Giuseppe Verdi (1813-1901)
Simon Boccanegra
Opéra en un prologue et trois actes créé le 12 mars 1857 au Teatro La Fenice (Venise) pour la première version, puis au Teatro alla Scala (Milan) le 24 mars 1881 pour la seconde version
Livret de Francesco Maria Piave (en collaboration avec Giuseppe Montanelli) et Arrigo Boito
Mise en scène, Giancarlo del Monaco
Décors, Carlo Centolavigna
Costumes, Maria Filippi
Lumières, Hans-Rudolf Kunz
Maria Boccanegra/ Amelia Grimaldi, Isabel Rey
Simon Boccanegra, Leo Nucci
Jacobo Fiesco, Roberto Scandiuzzi
Gabriele Adorno, Fabio Sartori
Paolo Albiani, Massimo Cavalletti
Pietro, Giuseppe Scorsin
Chœur et Orchestre de l’Opéra de Zürich
Direction musicale : Carlo Rizzi
Répétitions Chœur, Jürg Hämmerli
Opéra de Zürich, le 25 janvier 2009
Quinté plus.
On sait, notamment depuis les représentations mythiques de la Scala sous la direction de Claudio Abbado et l’enregistrement studio qui en a découlé en 1977, que la recette pour réussir un Simon Boccanegra est délicate : il faut réunir une distribution de haut niveau pour cinq rôles principaux, sous peine de déséquilibrer l’ouvrage, mais aussi un chef de haute volée qui sache traduire aussi bien le drame intimiste que le souffle politique. Car cette œuvre à la genèse difficile1 marie de nombreux thèmes, certains récurrents dans l’œuvre de Verdi telles les relations père-fille (que l’on retrouve par exemple dans Rigoletto ou encore Luisa Miller), d’autres plus originaux telle l’usure du pouvoir, et varie les ambiances : tout cela aboutit à un chef d’œuvre atypique et novateur, particulièrement du point de vue de l’écriture musicale.
Or on se rend malheureusement rapidement compte que le premier ingrédient n’est pas totalement au rendez-vous. La direction de Carlo Rizzi est simplement satisfaisante, mais elle peine à maintenir la tension, et à insuffler la grandeur requise notamment lors de l’impressionnante scène du conseil2.
Le second ingrédient est lui tout à fait présent et l’on ne peut qu’applaudir la belle homogénéité de la distribution réunie par l’Opéra de Zürich.
A tout seigneur tout honneur, nous citerons d’abord le Simon de Leo Nucci, tout simplement bouleversant. Le chanteur annonçait récemment dans nos colonnes son intention de se concentrer dorénavant sur un nombre limité de rôles. A la sortie du spectacle, on ne peut que le prier de conserver le corsaire génois à son répertoire. Car si après quarante ans de carrière la voix a inévitablement changé, le timbre a un peu blanchi, elle reste d’une intégrité étonnante, le registre aigu étant particulièrement préservé. Mais au-delà de la performance purement vocale, on retiendra une incarnation magistrale : derrière l’homme d’état c’est le père qui transparaît.
Son ennemi juré, Fiesco (Roberto Scandiuzzi) mériterait les mêmes éloges. Certes les ans ont passé pour lui aussi, le vibrato est constamment présent. Mais ici encore, il reste un style parfaitement intègre, des accents saisissants, et une humanité qui fait de la confrontation finale des deux ennemis un moment en apesanteur.
On ne trouvera nulle faiblesse chez les jeunes amants, même si Isabel Rey donne parfois l’impression de forcer sa voix essentiellement lyrique pour la plier aux exigences du rôle d’Amelia (avec succès au demeurant). La véritable découverte de ce Simon restera cependant le Gabriele Adorno de Fabio Sartori. Le ténor italien étonne par sa voix puissante, d’une solidité à toute épreuve sur toute la tessiture. Et rien ne vient ternir notre plaisir, le timbre est agréablement chaleureux et l’interprète stylé…
On pourra également adresser des félicitations au méchant de l’histoire. Le Paolo de Massimo Cavalletti, au timbre plus sombre que celui de Nucci, est parfaitement malfaisant, hargneux, sans jamais céder à la caricature.
Tout cela aurait donc été presque parfait (malgré les quelques bémols concernant la direction musicale) n’eût été la mise en scène…
Evidemment on ne s’attendait pas à une originalité débridée de la part de Giancarlo del Monaco pour cette nouvelle production. Et l’on n’a pas été surpris !
Les décors sont simples mais esthétiques3, les costumes mélangent agréablement classicisme de bon aloi et codes couleurs permettant de clairement identifier les factions rivales (rouge pour les partisans de Simon, le peuple, bleu pour les patriciens). En un mot les yeux sont plutôt flattés !
Pourtant tout cela ne peut cacher une direction d’acteur souvent inexistante, des mouvements de foule mal réglés, des chanteurs laissés à l’abandon. Dans ce contexte, ces derniers font ce qu’ils peuvent ; il est cependant symptomatique que même Leo Nucci, excellent acteur au demeurant, paraisse parfois emprunté.
Cela ne tempère que peu notre plaisir, mais on ne peut s’empêcher d’imaginer les sommets qu’aurait pu atteindre une telle production (et une telle distribution !) si elle avait été aiguillonnée par un metteur en scène plus investi…
Antoine Brunetto
(1) Après un accueil mitigé lors de sa création en 1857, Verdi révisera son œuvre plusieurs fois avant la remanier en profondeur avec l’aide du librettiste Arrigo Boito plus de vingt ans après sa création, retravaillant la partition et réécrivant totalement certaines scènes, dont la scène 2 de l’acte 1.
(2) Le pire aura été entendu dès le début de l’acte 1. L’accompagnement subtil de l’air d’Amelia / Maria « Come in quest’ora bruna » (légers tressaillements des cordes et des vents), soulignant le caractère rêveur de la jeune fille, est ici asséné, plombant littéralement l’air… Heureusement le reste de la représentation se déroulera à un tout autre niveau !
(3) Des colonnades sur le côté et un fonds de scène changeant selon les actes, porte sculptée (de la maison des Fiesci) pour le prologue, grille dorée pour la demeure des Grimaldi, des bas relief pour la scène du conseil, une mosaïque pour l’intérieur du palais du doge, et enfin l’océan pour l’acte final.