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Un jour, une création : 15 janvier 1872, le roi Carotte n’est pas encore cuit

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15 janvier 2022
Un jour, une création : 15 janvier 1872, le roi Carotte n’est pas encore cuit

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Juillet 1870. Depuis le 19, c’est la guerre. Tout le monde croit à l’inévitable (et fulgurante) victoire des armées impériales sur la prétentieuse Prusse, qui l’aura bien cherché. Tout le monde, sauf sans doute Napoléon III lui-même, parti rejoindre ses troupes le 28, sans trop d’illusions. À Paris, on ne s’inquiète pas trop et, guerre ou pas, on se presse au théâtre des Variétés, qui affiche une reprise des Brigands d’Offenbach, créés le 10 décembre précédent dans le même théâtre, avec le même triomphe que La princesse de Trébizonde, du même Offenbach, créée juste trois jours avant Les Brigands. Bref, le compositeur ne chôme pas. Il est toujours le pivot de la vie musicale parisienne. Et il sait qu’il ne doit pas ralentir. Déjà, d’autres projets se dessinent. Il commence à travailler à Fantasio, pour l’Opéra-Comique et aussi à un opéra-féérie pour le théâtre de la Gaîté, en vue d’une création à l’automne 1870. La presse, d’ailleurs, commence à élaborer sur cette mystérieuse féérie et en dévoile le titre, Le Roi Carotte, et son librettiste, Victorien Sardou, qui s’est inspiré très librement d’un conte d’Hoffmann : L’Histoire héroïque du célèbre ministre Kleinzach surnommé Cinabre, écrit l’année même de la naissance d’Offenbach… 

Mais voilà, après les premières illusions laissées par deux ou trois escarmouches présentées comme des victoires jupitériennes au milieu d’une foule en délire, la nouvelle d’une avalanche de défaites parvient aux oreilles et sous les yeux de Parisiens abasourdis dans les premiers jours d’août. Le 9, le gouvernement d’Émile Ollivier démissionne. L’impératrice Eugénie, qui assure la régence, nomme le général Cousin-Montauban, duc de Palikao, à sa place et il n’est plus question de s’amuser. L’état de siège est décrété, les théâtres ferment, en tout cas ceux où sont produites les œuvres d’Offenbach. Ce n’est sans doute pas seulement un hasard, même si seuls les plus gros établissements restent encore ouverts (La Comédie française, le Châtelet ou encore l’Opéra-Comique). On sait depuis que le nom d’Offenbach a été rayé par Eugénie en personne de la liste de ceux qui seront les derniers récipiendaires de la Légion d’Honneur du régime, le compositeur devant être élevé au grade d’officier. 

La naissance d’Offenbach lui revient en effet comme une gifle. Lui qui est en France depuis presque 40 ans, voilà qu’on lui rappelle qu’il est né à Cologne en 1819. Or, en 1819, ce territoire était, depuis la chute de  Napoléon, devenu prussien. Offenbach, déjà très attaqué par les antisémites, devenait par ailleurs une sorte de traître par procuration, un ennemi de l’intérieur. Pire : il pourrait aussi se retrouver apatride, car la presse prussienne n’est pas en reste : Offenbach est vu comme un traître outre-Rhin aussi. Quelle que soit l’époque, les effets de la guerre sur la bêtise – et vice-versa – n’ont décidément pas de limites connues.

Offenbach se défend de tout ceci dans la presse, en particulier française, non sans panache.  Mais rien n’y fait et de toute façon, tout va être emporté dans le tourbillon du désastre. Paris se claquemure en attendant les armées ennemies. Tous les théâtres sont désormais fermés. Offenbach quitte Paris pour Etretat puis voyage, en France et en Europe.

Après l’armistice du 28 janvier 1871, on rouvre peu à peu dans des conditions déplorables, même les Bouffes-Parisiens. Mais le cœur n’est pas à la fête et rien ne tient bien longtemps. Pendant ce temps là, Offenbach s’est exilé un peu partout et nulle part. Un peu Milan, un peu Vienne. Il souffre beaucoup des cabales qu’on monte contre lui lors de la réouverture de son théâtre. Il ne comprend pas. Les terribles six premiers mois de 1871 passent et Offenbach ne rentre à Paris qu’à la mi-juin. Il trouve les traces des bombardements prussiens et surtout les destructions de la Semaine sanglante. Pour lui, pas question de baisser les bras. Les projets refont surface comme s’ils avaient été simplement gelés par un long et sinistre blizzard : Fantasio pour l’Opéra-Comique et Le Roi Carotte pour la Gaîté et en attendant, plusieurs reprises et quelques créations (Le Trône d’Ecosse, La boite de Pandore, Boule-de-Neige…)  doivent redonner vie aux Bouffes et aux Variétés, les établissements d’Offenbach. Mais tout a changé. Le succès n’est plus là. L’accueil est au mieux poli et au pire hostile.

Offenbach joue donc gros avec ses deux grands projets de 1869, ressortis des cartons et sur lesquels il avait continué à travailler depuis : Le Roi Carotte sera le premier présenté au théâtre de la Gaîté. 

Cet opéra-bouffe-féérie a des dimensions importantes : 4 actes et 18 tableaux. Sardou a remanié le livret. Il ne fallait rien laisser qui pût relier le spectacle à l’actualité, d’autant que, par exemple, l’action, opportunément transportée en Hongrie, est censée se dérouler en Allemagne. Trop risqué. Mais il restera pourtant assez d’allusions ou de situations ambiguës pour que le public et les critiques le remarquent voire le surinterprètent. Certains voient même dans la chute du roi Fridolin au premier acte une sorte d’appel à la restauration du régime impérial, usurpé par la carotte républicaine. La mauvaise foi a une imagination qui n’a pas plus de limites que les effets de la guerre sur la bêtise (et vice-versa).

Avant de revenir à Paris, depuis sa propriété d’Etretat, Offenbach avait lui aussi largement modifié sa partition. Il avait alors écrit à son librettiste, confiant : « Je suis très content de tout ça, j’ai relu ta prose et vrai, si Boulet [ndlr : directeur du théâtre de la Gaîté] le veut, nous aurons forcément un succès rare. »

Les répétitions commencent en septembre 1871 et en homme de théâtre exigeant – et même très sévère – Victorien Sardou mène tout son monde à la baguette. Maurice Boulet met les petits plats dans les grands : outre une distribution de qualité emmenée par une jeune première, Anna Judic, il n’oublie pas que c’est une féérie et c’est bien ce qui doit éclater aux yeux des Parisiens. Il faut leur en mettre plein la vue et il ne s’en privera pas, du défilé somptueux d’une myriade d’insectes à la reconstitution de Pompei et autres artifices de scène qui feront leur effet. Le tout pendant près de six heures, qu’Offenbach et Sardou réduiront quelques temps plus tard. Mais tout cela a aussi un coût, qui empêchera, malgré le succès de la pièce, de la faire rentable pour ce pauvre Boulet. Mais qu’importe, embarras financier ou pas, Offenbach retrouve avec Le Roi Carotte le succès d’avant-guerre. De quoi le remplir d’espoir pour la seconde de ses œuvres destinées à consacrer son retour. Comme avant. Mais après ? Hélas, après, c’est Fantasio qui est créé à l’Opéra-Comique le 18 janvier 1872 et rien ne se passera comme prévu. Mais c’est là une autre histoire, que nous vous avons déjà racontée ici.

Voici l’étourdissant finale du premier acte du Roi Carotte, dans la savoureuse production de Laurent Pelly pour l’opéra de Lyon, fort digne des 150 ans que compte aujourd’hui ce bijou trop longtemps négligé.

 

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