Montrer que les opéras russes les moins joués en Occident peuvent parfaitement toucher un très vaste public est une entreprise louable. Faut-il pour autant supprimer toute référence à la Russie ? Tel est en tout cas le traitement radical que Daniel Kramer fait subir à ce qui est sans doute un des meilleurs opéras de Rimski-Korsakov, à cent lieues de la production ultra-traditionnelle (reconstituant les décors de Korovine) que Valery Gergiev avait montrée au Théâtre des Champs-Elysées en décembre 1994. En même temps que tout le folklore russe, le spectacle gantois se débarrasse aussi d’un élément pourtant au cœur de la partition et de l’intrigue : la mer. On sait l’attachement qui unissait à l’océan le compositeur, officier de marine, mais il est vrai que représenter la mer sur une scène est toujours un défi, et plus encore le fonds de celle-ci, où est censé se dérouler tout le sixième tableau. Tournant résolument le dos à la Russie, Daniel Kramer propose donc l’Amérique et… la terre. Le décor, dont le livret prévoit qu’il chante à chaque tableau, se réduit ici à une vaste étendue de terre, à un fond noir et à un écran suspendu de guingois, les vidéos projetées se chargeant de caractériser le lieu de l’action. Les marchands de Novgorod deviennent ici de petits bourgeois matérialistes et xénophobes abrutis par la télévision ; maniant le micro sur pied plutôt que la gousli, Sadko est un chanteur un peu minable qui les rejoindra en faisant fortune grâce à l’aide d’une mystérieuse créature. Et c’est là que le bât blesse, car si les scènes de foules « réalistes » sont tout à fait réussies et reflètent bien la brutalité obtuse des marchands (la scène où Sadko est ridiculisé vire carrément au passage à tabac), le féerique est ici le parent – délibérément ? – pauvre. Affublées de longs voiles et de longs bec, les choristes-cygnes se trémoussent au son des chants de Sadko. Le roi de la mer semble en être en même temps la reine, être hermaphrodite conformément à l’idée de Daniel Kramer selon laquelle Sadko écoute alors la part de féminin en lui. Au lieu de l’entraîner au fond de l’océan, c’est dans la tombe que Volkhova conduit le chanteur, et cette fois personne ne danse, alors que dans le livret la danse de toutes les créatures marines suscite alors une tempête.
© Annemie Augustijns
Heureusement, les oreilles sont bien plus à la fête que les yeux. Du côté des dames, Victoria Yarovaya domine le plateau par la pure splendeur de sa voix : cette artiste, qui s’est beaucoup fait entendre en France dans Rossini fait de Lioubava un personnage fort et attachant, loin du cliché de l’épouse légitime-enquiquineuse éplorée. Autre voix superbe, Raehann Bryce-Davis, membre du jeune ensemble de l’Opéra des Flandres, impose des graves d’une générosité éblouissante, avec un personnage retaillé sur mesure, le jeune barde Niéjata devenant ici une pulpeuse chanteuse de jazz. Volkhova est un rôle difficile car il exige de combiner la virtuosité de la fée avec l’ampleur vocale nécessaire à tenir tête au rôle-titre dans les duos : Betsy Horne ne réussit que partiellement sur les deux tableaux, avec un volume un peu insuffisant et un certain manque de séduction dans les vocalises. Du reste, comment être de taille face à Zurab Zurabishvili, authentique ténor héroïque comme le veut la partition ? S’il n’a pas tout à fait le brillant du jeune Vladimir Galouzine d’il y a un quart de siècle, le chanteur géorgien manifeste une vaillance et un abattage à tout épreuve qui lui permettent d’arriver sans fatigue apparente au terme d’une représentation où il ne se ménage pourtant guère. Les années se sont montrées cruelles pour Anatoli Kotcherga, réduit à parler le rôle du roi des mers plutôt qu’à le chanter. Des trois marchands, c’est le vénitien qui impressionne le plus, l’excellent Pavel Ynakovski ; Till Faveyts est néanmoins un Varègue au bien beau timbre grave et, même s’il est un hindou bien chantant, Adam Smith ne peut lutter contre le souvenir de prédécesseurs plus ensorcelants. Il faut aussi saluer la prestation du chœur, qui se distingue particulièrement à chacune de ses interventions, tant par sa cohésion que par l’engagement de son jeu scénique. En fosse, Dmitri Jurowski sait également faire chanter une œuvre pleine de lyrisme, dont il garantit l’unité par-delà sa fragmentation en tableaux, et en nous faisant entendre cette mer et cette Russie absentes de la scène.