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Requiem — Baden-Baden

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Spectacle
3 novembre 2019
Le démiurge et son œuvre au noir

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

Détails

Konstantionos Pringos

Exesysan Me Ta Imatia Mou

(soliste : Adrian Sirbu)

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Requiem KV 626 complété par Franz Xaver Süßmayr (1766-1803)

Monarch Gabriel Kontiades

Meta Ton Agion

Sandrine Piau, soprano

Paula Murrihy, alto

Sebastian Kohlhepp, ténor

Evgeny Stavinsky, basse

musicAeterna (Chœur et Ensemble)

musicAeterna byzantina (Chœurs)

Teodor Currentzis, direction

Baden-Baden, Festspielhaus, dimanche 3 novembre 2019, 17h

Parce que Teodor Currentzis est un enfant terrible de la musique classique devenu une star faisant régulièrement salle comble devant un public nouvellement acquis à l’opéra ou à la musique ancienne, notamment en Russie, le très russophile Festspielhaus de Baden-Baden a décidé de proposer au chef gréco-russe une résidence d’artiste en six concerts ; trois pour le Festival d’automne, trois autres au printemps. Après une soirée consacrée à Rameau et une seconde intitulée « Tristia » sur le thème de la paix et de la liberté, autour d’une mise en musique de lettres de prisonniers par Philippe Hersant, c’est au tour de Mozart et de son Requiem ce soir, ce qui clôt la première session de concerts. Évidemment, la salle est pleine, cela va sans dire.

Il y a tout juste un an, c’est Thomas Hengelbrock à la tête du Balthasar-Neumann-Ensemble qui offrait à entendre ici même sa version du Requiem accompagné d’une admirable Missa superba de J. C. Kerll. L’interprétation, tour à tour heurtée et délicate, l’idée de mêler solistes et choristes et un certain dépouillement avaient embelli un concert émaillé de sonorités inattendues, invitant à une relecture et une écoute nouvelle du célébrissime Requiem. Teodor Currentzis s’empare lui aussi de la messe des morts à bras-le-corps pour en sublimer les notes mozartiennes, encadrées de chants byzantins a cappella, chants placés avant l’« Introitus » et après le « Lacrimosa », donc séparés du reste de l’œuvre, dans ce qui restera comme une expérience tout à fait mémorable et pour le moins décoiffante.


© Alexandra Muravyeva

Tout commence par une salle plongée entièrement dans l’obscurité, à peine l’orchestre et les chanteurs arrivés sur scène, mais sans la présence du chef. Seul un éclairage discret projette de longues ombres sur le mur du fond, créant un effet digne du cinéma d’Eisenstein ou des Expressionnistes allemands, avec néanmoins un nuancier ambré que n’aurait pas récusé le Werner Herzog de Nosferatu, fantôme de la nuit. L’atmosphère est angoissante, les ombres évoquent une cathédrale tendue de noir dans le grand cérémonial de la mort qu’était la pompe funèbre baroque. C’est alors que s’élèvent, d’outre-tombe (ou plutôt des coulisses), le chant des chœurs de musicAeterna byzantina. L’ambiance est lugubre mais recueillie, voire mystique. Le public est alors prêt à recevoir la lumière et découvre les interprètes en couleur corbeau dans des vêtements hésitant entre la robe de bure et le manteau de croque-morts : il n’y a que les solistes hommes et Teodor Currentzis qui portent le pantalon. De ce noir d’encre, seuls les strass des robes de dentelles des solistes et une touche de rouge, celle des lacets du chef, détonnent… Le diable d’homme est arrivé là comme par enchantement, mais bientôt, on ne verra quasiment plus que lui. Et de fait, ses mouvements amples épousent plutôt qu’ils dirigent chaque membre des chœurs, chaque instrument, sans oublier les solistes. Chacune de leur intervention est couvée du regard et du geste, le chef ne manquant jamais de reculer pour leur faire face, en succube arachnéenne dotée d’une démarche de chat ou de panthère. S’il est en fusion totale avec son ensemble, le chef est également en phase avec son public dont les oreilles sont à la fête tout en étant brusquées sans cesse. Comme Thomas Hengelbrock l’an passé, l’« Introitus » est initié sans fioritures et avec une grande âpreté, avant de se faire caresse et ineffable délicatesse. Les divers pupitres de l’orchestre fusionnent avec les chœurs, alternativement au service les uns des autres, dans une intense communion et une expérience mystique hors du commun. Chaque mesure, chaque note sonne étrangement familière et puissamment novatrice. Et pourtant, rien n’est véritablement de nature à choquer l’auditeur, dont les oreilles évoluent en terrain familier, n’en déplaisent à ceux qui voient dans le fougueux chef un iconoclaste. Le « Confutatis », par exemple, rappelle l’interprétation fougueuse et rapide de Neville Marriner dans le film Amadeus et la célèbre scène où l’on est littéralement au chevet d’un Mozart épuisé et mourant, mais dont on suit le processus de création, pas à pas. C’est comme si Teodor Currentzis avait voulu ici rendre hommage à ce film, si controversé et méprisé à sa sortie. Mise à nue, la partition est ailleurs restituée tel un diamant noir ou une épure débarrassée de toutes fioritures : un carré noir sur fond noir, à la Malevitch, pour faire une comparaison visuelle (et rester dans le domaine russe). Autre surprise visuelle : violoncellistes et contrebassistes semblent par moments des bûcherons occupés à scier du bois, gestes à l’appui, dirigés par une Mort triomphante. Les choristes, eux aussi, scandent et hachent leurs mesures avant, comme les cordes, de se faire enveloppantes et fluides, en funèbres oxymores. Le « Lacrimosa », notamment, est déchirant, chaque syllabe hoquetée voire sanglotée avant une déferlante, véritable torrent de larmes, entre douleur et recueillement.

Les solistes contribuent grandement à magnifier ce Requiem, quand bien même leur chant se met constamment au service et à l’égal des autres interprètes. Sandrine Piau, particulièrement expressive, est au sommet de son art : chacune de ses interventions est un enchantement. Il en va de même pour la basse Evgeny Stavinsky, dont le timbre caressant est d’une séduction rare. Tous deux sont vaillamment soutenus par Sebastian Kohlhepp, tout de perfection technique, et Paula Murrihy, dont le velours scintillant de l’alto alterne diaprures brillantes et moires opaques.

Quand s’égrènent les notes ultimes, tous les interprètes se figent et c’est un silence mortel qui envahit l’immense salle du Festspielhaus, un silence qui perdure tandis que les archets sont dressés à la verticale, comme autant de cierges filiformes éteints, alors que le chef abaisse très lentement son bras gauche avant de l’escamoter à la vue du public. Après ce qui semble une éternité, de rares battements de mains se font timidement entendre, avant une salve prolongée d’applaudissements ponctués de bravi. Entre dépouillement monacal et faste baroque, cette version du Requiem, sorte d’œuvre au noir, osons le dire, tient du génie…

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Sandrine Piau, soprano

Paula Murrihy, alto

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