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Les Vêpres siciliennes — Bilbao

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Spectacle
25 février 2013
Les oreilles à la fête

Note ForumOpera.com

3

Infos sur l’œuvre

Détails

Giuseppe Verdi

Les Vêpres siciliennes
Opéra en 5 actes (1855)
Livret de Eugène Scribe et Charles Duveyrier

Mise en scène
Davide Livermore
Scénographie
Santi Centineo
Costumes
Giusi Giustino
Eclairages
Andrea Anfossi
Vidéos
Marco Fantozzi

Henri
Gregory Kunde
Hélène
Lianna Haroutounian
Montfort
Vladimir Stoyanov
Procida
Dmitry Ulyanov
Béthune
Dario Russo
Vaudémont
Fernando Latorre
Ninetta
Nuria Lorenzo
Danieli
Vicenç Esteve
Thibault
Manuel de Diego
Robert
Javier Galán
Mainfroid
Eduardo Ituarte

Choeur d’opéra de Bilbao
Euskadiko Orkestra Sinfonikoa
Direction musicale
John Mauceri

Bilbao, Palacio Euskalduna, lundi 25 février 2013, 20h

 

Les Vêpres siciliennes constituent la deuxième tentative de Giuseppe Verdi pour conquérir la scène parisienne au travers du modèle du grand opéra français. Le compositeur n’y parviendra pas davantage qu’avec son précédent essai, Jérusalem (ouvrage attachant, injustement tombé dans l’oubli, qui lui valut une légion d’honneur des mains du roi Louis-Philippe) ou que, plus tard, avec son Don Carlos, chef d’œuvre incontestable pourtant.

Commandée à l’occasion de l’Exposition Universelle, l’ouvrage, contrairement au Jérusalem transfuge d’I Lombardi, est totalement original au niveau musical (en ce qui concerne le livret en revanche, il s’agit d’une resucée de celui du Duc d’Albe, œuvre inachevée de Gaetano Donizetti). Créée à l’Académie Impériale de Musique de Paris en 1855, en présence de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie, la version originale des Vêpres siciliennes disparut rapidement de la scène nationale malgré ce qui semble avoir été un franc succès public, et en dépit de critiques positives (y compris celle d’Hector Berlioz). Une des raisons invoquées pour expliquer ce retrait serait la défection prématurée de Sophie Cruvelli, créatrice du rôle d’Hélène, aussi célèbre par son chant que par ses frasques, artiste très people avant l’heure, et dont ce fut le dernier triomphe avant son retrait des scènes l’année suivante. Toujours est-il que Les Vêpres siciliennes furent remplacées par l’adaptation française du Trouvère et ne revinrent à l’affiche qu’en 1863.

L’ouvrage fut rapidement adapté en italien, d’abord sous la forme de Giovanna de Guzman (Parme, 1855 : traduction d’Eugenio Caimi, version transposée au Portugal pour éviter la censure), puis enfin I Vespri siciliani (Milan, 1861 : traduction remaniée et retour en Sicile mais sans le ballet cette fois). Sans devenir un pilier du répertoire, l’opéra s’est maintenu régulièrement dans cette dernière version et lorsque il fit son retour au Palais Garnier en 1974, sous le mandat de Rolf Liebermann, ce fut dans paradoxalement en italien, un choix probablement dû à l’absence de « stars » internationales disposées à s’attaquer à une reprise en français.

Composé entre Il Trovatore, La Traviata et Simon Boccanegra (première version), l’œuvre est d’une richesse mélodique incroyable, d’une grande variété de formes musicales (le compositeur italien renouvelant spectaculairement sa manière). Malheureusement, le livret, pourtant riche de péripéties dramatiques, souffre de personnages à la psychologie souvent sommaire et aux comportements peu cartésiens : Hélène souhaite venger la mort de son frère, victime de l’occupant français, le cruel Guy de Montfort. Son amant Henri jure de l’aider avec l’aide du conspirateur Procida. Henri découvre finalement que Montfort est son père. Il en profite pour faire échouer le complot de Procida, causant la condamnation à mort de celui-ci, mais aussi d’Hélène. Après quelques hésitations (pour le principe), Henri épouse Hélène sous la bénédiction de Montfort (donc de l’homme qui causa la mort de la mère du premier et du frère de la seconde), les deux ex-révolutionnaires abandonnant comme par enchantement leurs désirs de vengeance. Heureusement, Procida, pourtant sauvé de l’exécution par Henri mais qui, lui,  n’a pas perdu le fil, déclenche la révolte et fait tuer tout ce beau monde. Bien fait.

Depuis une bonne décennie, Les Vêpres siciliennes font peu à peu leur retour dans leur version originale : il faut dire que rien ne vient justifier l’autre version puisque, au contraire de Don Carlos (en français) et Don Carlo (en italien), Verdi ne profita pas du passage de la langue française à italienne pour remanier son œuvre en profondeur, se contentant de superviser la traduction et d’accepter la coupure du ballet. Quant à Paris, il faudra attendre 2003, sous le mandat d’Hugues Gall, pour que Les Vêpres siciliennes retrouvent leur langue d’origine sur notre scène nationale (mais sans le ballet). Néanmoins, cet opéra reste un ouvrage rare, compte tenu de l’ampleur des moyens nécessaires, y compris sur le plan vocal. Le rôle d’Henri réclame un ténor improbable, entre la vaillance de Placido Domingo et style (et les aigus !) d’Alfredo Kraus. Hélène, quant à elle, est une sorte de Lady Macbeth belcantiste.

Pour cette série l’ABAO (l’Asociación Bilbaína de Amigos de la Ópera, structure originale qui préside depuis plusieurs décennies aux destinées de la vie lyrique de la ville de Bilbao) a réuni un plateau vocal de choix.

En Henri de Montfort, Gregory Kunde dont la voix a gagné ces dernières années en puissance et en projection, sans pratiquement perdre en aigu et en agilité, frôle l’idéal. « Ô jour de deuil, et de souffrance » est digne du meilleur spinto italien. A l’opposé, « La brise souffle au loin » est délicatement allégé, dans la plus pure tradition du demi-caractère français. L’arpège final est couronné d’un splendide contre-ut en voix de poitrine (dans la version italienne, ce sera un ré). En dépit des difficultés et de la longueur du rôle, Kunde termine la représentation avec une voix où ne transparait aucune fatigue, puissante jusque dans les derniers ensembles. Dramatiquement, le ténor américain tire le maximum d’un personnage un peu falot grâce à une aisance scénique remarquable. Seul petit regret, un français moins châtié que lors de ses récents Raoul des Huguenots.

Disposant de moyens proprement remarquables, quoique pas encore tout à fait domestiqués, la jeune Lianna Haroutounian triomphe sans problème d’une partition truffée de difficultés, dispensant à certaines occasions un volume proprement énorme (notamment dans l’air d’entrée qui culmine au contre ut, ou dans le Boléro, malgré l’absence du suraigu final non écrit). Le timbre est chaud, cuivré, très personnel. L’artiste est engagée et stylée, mais on regrette par exemple l’absence de demi teintes et de piani dans « Ami, le cœur d’Hélène » où les aigus sont plutôt amenés en force. Une chanteuse à suivre donc, mais qui devra sans doute continuer à travailler sa technique plutôt que de compter sur ses seuls moyens.

En Procida, le jeune Dmitry Ulyanov impressionne également par des moyens naturels impressionnants même si le chant n’est pas toujours très châtié. Face à de tels gabarits, Vladimir Stoyanov (Montfort) brille au contraire davantage par son chant stylé que par un volume moins impressionnant que celui de ses confrères. Notons enfin une multitude de seconds rôles parfaitement bien tenus, en particuliers côté ténors. Le Chœur d’opéra de Bilbao, quoique d’effectif raisonnable, est puissant et remarquable d’homogénéité ; dommage que sa prononciation laisse autant à désirer.

On pourrait sans doute attendre un peu plus de passion de la part de John Mauceri mais sa direction reste impeccable, assez « française » dans le style, et très attentive aux chanteurs. De plus, le chef américain dispose avec l’Euskadiko Orkestra Sinfonikoa d’une phalange de grande qualité, incisive, aux sonorités chaudes, et qui a peu à envier aux formations de grandes maisons d’opéra.
 

La passion, on pourra la trouver, et pas nécessairement sous son meilleur jour, dans la mise en scène de Davide Livermore dont le parti quelque peu provocant n’a pas été particulièrement bien accueilli par le public. Inaugurée à Turin en 2011, la production était présentée à l’époque comme une réflexion sur l’Italie d’aujourd’hui, certes gangrénée par la mafia, mais surtout soumise au voyeurisme des medias et à la manipulation des foules par leur intermédiaire. Pour planter le décor, on citera le lever du rideau où nous assistons aux funérailles du Duc Frédéric d’Autriche, assassiné par les français. Il s’agit, dans la transposition, des obsèques du juge Giovanni Falcone, tué par la mafia. L’événement est « couvert par les médias télévisuels ». Hélène, sa sœur, prend la parole devant les micros quand le livret prévoit que les soldats français la fassent chanter de force, rééditant théâtralement une intervention passée de la veuve du juge. Le programme TV est vite interrompu. Le reste est de la même eau, c’est-à-dire que le détournement des didascalies originales est plutôt astucieux. Les décors de Santi Centineo, avec plusieurs changements à vue sont spectaculaires, surtout quand ils évoquent les paysages de ruines calcinées de la Sicile d’aujourd’hui (on ne peut pas ne pas penser au film Gomorra). Les Siciliens sont en Italiens d’aujourd’hui, les Français aussi, mais recouverts d’un masque couleur chair qui leur cache la moitié du visage et les rend impersonnels et interchangeables. Moins originale est la critique des médias comme outil d’asservissement des masses. Quant à faire de Montfort – Silvio Berlusconi l’incarnation de l’oppresseur absolu de l’Italie, c’est pousser le bouchon un peu loin. Admettons, après tout. La production prend malheureusement une tournure bien plus contestable avec le ballet des « Quatre saisons » détourné au travers du montage vidéo de Marco Fantozzi (« montage » portant bien ici son nom*)
Après cette épreuve, la production reprend son fil jusqu’à un « jugement » final au sein du parlement italien. Le « pays réel » abat les masques, et provoque la chute de Montfort et des social-traitres Henri et Hélène. Comme on le voit, Livermore va jusqu’au bout de son propos, aussi contestable soit-il, avec un grand souci de cohérence et, finalement, une certaine honnêteté intellectuelle (qu’on ne retrouve pas chez son collègue Marco Fantozzi).

* L’Hiver : des misérables dorment dans la rue ; les services d’urgence accueillent comme ils le peuvent les déshérités.
Le Printemps : manifestation contre les inégalités et l’injustice ; les Indignados occupent la place de la Puerta del Sol.
L’Eté : Silvio Berlusconi, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel dînent, papotent, voyagent, déjeunent, s’amusent. Quelques photos de Poutine, une ou deux d’Obama et de Carla Bruni (dont on rappellera qu’elle appartient à l’une des familles les plus riches du pays). On entrevoit aussi Aznar mais Zapatero, pourtant au pouvoir depuis 7 ans au début du mouvement des Indignés, se fait discret. Pas de photos non plus de Papandreou Cherchez l’erreur. Moralité : tandis que les peuples souffrent, les grands de ce monde se gobergent à leurs frais.
Automne : images d’attentats (comprendre : c’est la conséquence inévitable de ce qui précède), puis déferlement de slogans et d’images de foules, dans un tourbillon digne du Napoléon d’Abel Gance. Cloué sur son fauteuil, le pauvre spectateur subit un déferlement d’images, en total décalage avec la musique guillerette composée par Verdi pour le ballet, images qui s’entremêlent dans une composition apocalyptique. Bref, les bonnes vieilles recettes du lavage de cerveau, façon séance de rééducation politique chez les khmers rouges. Stéphane Hessel revu par Leni Riefenstahl.

 

 

 

 

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