L’opéra est aussi une histoire de rencontres, un échange de bon procédé entre un rôle et un chanteur, qui transcendant le premier, rend le second inoubliable : Norma et Callas, Aida et Price, Turandot et Nilsson, Florestan et Vickers… Longue liste à la fin de laquelle il faut ajouter Corradino et Flórez. C’est Matilde di Shabran en effet qui révéla à Pesaro en 1996 le jeune ténor péruvien. C’est pour lui, que huit ans plus tard, en 2004, le festival Rossini monta une nouvelle production de l’œuvre, celle-là même enregistrée par Decca et reprise aujourd’hui au Royal Opera House de Londres.
Juan-Diego Flórez s’y montre une nouvelle fois incomparable. Corradino n’est pourtant pas le plus payant des rôles : une partition d’une incroyable difficulté sans un seul air pour récompenser le chanteur de toutes les acrobaties vocales qui lui sont demandées. Exactement en fait ce qu’il faut à notre ténor pour mettre en avant ses qualités vocales – la virtuosité, le souffle, la facilité dans l’aigu – sans trop en dévoiler les faiblesses – l’uniformité du timbre, certains sons nasillards, un grave et un medium moins affirmés. La voix, par la hauteur de son émission, trouve naturellement sa place au-dessus des autres, la polyphonie de l’écriture pallie le manque de couleurs. Le caractère du personnage donne suffisamment à exprimer sans s’encombrer de considérations psychologiques qui le mettrait hors de portée. Bref, du velours dans lequel Juan-Diego Flórez peut s’offrir le luxe d’exhiber une aisance scénique qu’on ne lui connaissait pas.
Si l’on accompagne ce « cœur de fer » et de légende d’une Matilde de haut vol alors la partie est à peu près gagnée. C’était déjà le cas à Pesaro en 2004 – Annick Massis chantait la jeune Shabran – et le miracle se reproduit à Londres. A la même agilité et la même assurance dans l’aigu, Aleksandra Kurzak ajoute assise et rondeur (les variations de « Tace la tromba » la montrent tout de même moins imaginative) et propose une composition intelligente, sensible, gourmande, en un mot : attachante. On n’aurait pas cru que Matilde puisse avoir tant d’épaisseur.
Autour d’eux, l’Isidoro amusant mais défraichi d’Alfonso Antoniozzi remporte un beau succès. Les deux autres basses de l’histoire – Aliprando et Ginardo – dans des rôles moins valorisants ont pourtant plus à offrir. Marco Vinco, grand habitué de Pesaro, maîtrise l’ensemble du vocabulaire rossinien même s’il n’est pas certain que ce répertoire soit celui qui lui convienne le mieux (ce que tend à confirmer l’étonnant récital de mélodies qu’il vient d’enregistrer chez RTVE). Carlo Lepore montre plus de chaleur et de souplesse dans la ligne. Les âcretés vocales d’Enkelejda Shkosa, d’une forte présence scénique, sont celles de la comtesse d’Arco. Personnage à part dans l’histoire, Vesselina Kasarova présente en Edoardo un chant déstructuré, sinon douloureux du moins hasardeux – aigu dépouillé, inégalités de registre – dont quelques sonorités évoquent la splendeur passée. Les chœurs nous rappellent qu’ils sont rois au pays de Haendel au contraire de l’orchestre dont Rossini, malgré la direction idoine de Carlo Rizzi, ne figure pas dans les gênes.
La mise en scène de Mario Martone ne cherche pas la reconstitution historique à tout prix mais veille à rester fidèle au livret. Un grand escalier hélicoïdal tient lieu de décor unique ; les costumes seuls sont historiques. La scénographie suit de près la mécanique musicale, sans chercher à lui voler la vedette en abusant d’effets. Pertinente même si elle tire l’œuvre vers son versant comique plutôt que tragique (il s’agit d’un opéra semiseria). Et ainsi, Matilde di Shabran reprend vie après avoir sombré corps et âme (elle n’avait pas été représentée à Londres depuis 1854 ; l’a-t-elle été un jour à Paris ?). Piotr Kaminski lui-même, s’il la cite dans ses « Mille et un opéras » (Fayard, 2003), une référence et une somme pourtant, déforme l’argument (Matilde d’après lui est amoureuse d’Eduardo) et l’exécute en une phase : « Le livret est embrouillé, les personnages creux et Rossini est loin d’être à son meilleur ». Sur chacun de ces points, difficile d’abonder dans son sens, surtout après une telle soirée.