Un seul opéra polonais a été donné au Met de New York depuis sa fondation. Qui en est l’auteur : Moniuszko ? Szymanowski ? Penderecki ? Non, Paderewski. Si curieux que cela puisse paraître, l’unique opéra du célèbre pianiste connut cet honneur en 1902 un an à peine après avoir connu sa première représentation sur le vieux continent. Etant donné la gloire universelle dont jouissait alors le virtuose polonais, on ne s’étonnera pas que la création de son œuvre lyrique ait été donnée en allemand, dix jours avant sa première polonaise. A New York, les rôles principaux furent chantés (en allemand) par deux artistes polonais, Marcella Sembrich et Alexander von Bandrowski, et la distribution incluait aussi Louise Homer, la tante de Samuel Barber.
C’est en 1893 que Paderewski avait reçu le livret, d’après Chaty za wsią (Une chaumière hors du village), nouvelle de Józef Ignacy Kraszewski (1812-1887). Même si l’opéra porte le nom du héros, un gitan qui croit pouvoir se sédentariser par amour mais qui succombe bientôt à l’appel de la route, l’intrigue s’articule autour du personnage d’Ulana, jeune fille répudiée par sa mère depuis qu’elle s’est amourachée de Manru, dont elle a eu un fils, et avec qui elle vit dans une « chaumière hors du village ». Désespérée par le départ de son compagnon, Ulana se suicide en se jetant à l’eau. On pourrait trouver une ressemblance avec les héroïnes de Janáček dans ce personnage féminin, fille-mère comme Jenufa, noyée comme Katia Kabanova. Musicalement, en revanche, Paderewski a digéré le modèle wagnérien et s’adonne à un généreux lyrisme puccinien, avec quelques incursions dans le folklore polonais ou tzigane.
Bydgoszcz, qui possède un aéroport Paderewski et une Philharmonie Paderewski, a su réunir une distribution sans faille, et si l’on peut se fier à cet échantillon, il y a tout lieu d’admirer l’excellent niveau musical atteint par la huitième ville de Pologne. Sous la direction alerte de Maciej Figas, le choeur et l’orchestre de l’opéra de Bydgoscz livrent une prestation impeccable, et les solistes offrent tous des voix saines et agréables à entendre. S’il n’a pas tout à fait un physique de jeune premier, Janusz Ratajczak est un superbe ténor, plein de délicatesse, dans son rôle de gitan velléitaire, et Wioletta Chodowicz lui donne magnifiquement la réplique, composant un personnage des plus touchants. Leszek Skrla prête un baryton solide au personnage du nain sorcier Urok, et Monika Ledzion a la voix et l’allure de la Carmen qu’elle est régulièrement à Cracovie.
En 2009, l’Opera de Silésie a donné de Manru une production en costume contemporain, dans un décor encombré de téléviseurs. Avec ce spectacle créé en 2006, l’Opéra de Bydgoszcz a fait le choix – judicieux pour faire découvrir une œuvre inconnue – d’une mise en scène moins visiblement « actuelle », mais d’une extrême sobriété, tant dans les décors, réduits à l’essentiel et très bien éclairés, que dans les costumes, traditionnels pour les Polonais, modernes et hétéroclites pour les gitans, mais dans une gamme de couleurs limitée au blanc, au gris et au noir. Seul détail troublant : on croirait parfois assister à un play-back réalisé à partir d’un enregistrement de studio avec bruitages, les chanteurs donnant l’impression de « marquer » pour éviter les bouches démesurément ouvertes ou les reprises de souffle trop visibles. Et l’on regrettera que le sous-titrage soit disponible uniquement en polonais, en anglais et en allemand. Une très belle découverte malgré tout.