« Franco Fagioli dans toute sa splendeur » titrait Christophe Rizoud à propos de l’Orfeo ed Euridice de Gluck donné à Versailles le 7 novembre : nous aurions pu lui emprunter cette formule pour évoquer la prestation du contre-ténor à Gaveau lundi dernier, n’étaient une crispation passagère et quelques aigus tirés dans une seconde partie où la contre-note tant attendue (« Odo il suono di tromba guerriera » de Manna) trahit la fatigue du chanteur. A sa décharge, il s’illustrait déjà la veille, à Karlsruhe, dans ce programme extrait de son album Caffarelli, accomplissant un marathon qui tient tout bonnement de l’exploit. Au demeurant, l’exercice du récital, redoutable mise à nu, a fortiori lorsqu’il est consacré aux plus folles acrobaties napolitaines, focalise notre attention sur le moindre détail technique alors que ces menues faiblesses n’entament nullement le plaisir extrême que nous procure une flamboyante leçon de chant.
Les artistes capables de se lancer, sur le vif et avec le panache nécessaire, dans un bouquet d’airs taillés sur mesure pour le célèbre castrat se comptent aujourd’hui sur les doigts de la main. Le public semble prendre la mesure de l’événement. Si quelques admirateurs laissent échapper un « bravo » dès le premier tour de piste (« Passagier che sulla sponda » de Porpora), le fan club de l’Argentin n’est pas le seul à manifester son enthousiasme. La surprise, sinon l’incrédulité se lit sur bien des visages et des spectateurs n’attendent pas l’entracte pour partager leur émerveillement. A l’issue de ce deuxième récital parisien qui a fait salle comble, la nouvelle star du baroque pouvait, sans nul doute, s’enorgueillir de nouvelles conquêtes.
Franco Fagioli n’a pas seulement pris la voix de mezzo comme idéal, ainsi qu’il le confiait récemment à Laurent Bury : la sienne semble en avoir développé toutes les caractéristiques. Pour commencer, elle a du corps et même une étoffe exceptionnelle dans le bas-médium où il ne craint pas de tomber le masque du falsetto. Il va sans dire que cette plénitude confère aux vocalises qui se déploient sur un vaste ambitus un tout autre impact que celui des sopranos – des deux sexes –, dont les graves inconsistants introduisent une solution de continuité dans le déferlement virtuose. Certes, les sauts de registres peuvent se solder par des atterrissages assez rudes, mais il en assume parfaitement la brutalité et en accentue même la noirceur. La joute avec une trompette, réduite à un bref badinage chez Philippe Jaroussky, prend ici la forme d’un vrai duel où affleure d’ailleurs la légende de Farinelli. Densité, couleurs, mordant, longueur de souffle et agilité sans faille : l’organe de Fagioli réunit des qualités rarement présentes chez un même falsettiste et témoigne de l’étonnante diversité que recouvre cette dénomination. C’est encore en mezzo qu’il exploite et nuance de somptueux clairs obscurs à des fins expressives dans le cantabile où, de surcroît, son trille généreux fait merveille (« Lieto così talvolta »). Fagioli, nous ne le soulignerons sans doute jamais assez, renoue ainsi avec l’ornement emblématique du bel canto, ignoré de la plupart des interprètes, et aborde la galanterie avec un goût très sûr que ne dépare jamais la moindre afféterie.
« Quand je ferme les yeux, je crois parfois entendre Bartoli » nous glisse une amie, mais en les rouvrant, elle pourrait aussi avoir l’impression de la voir. Car Franco Fagioli a beau s’en défendre, son attitude rappelle furieusement la diva de par son exubérance, sa joie communicative, ses œillades et voltes faces vers les musiciens. Ces mains fébriles, ce corps ondulant au rythme de la musique agaceront ou amuseront, mais jurent-ils vraiment dans les airs de tempête où l’exhibitionnisme prend le pas sur le théâtre ? A l’instar de Cecilia Bartoli, notre mezzo rentre soudain les épaules et se fige sans que nous ne sachions ce qui dans cette posture relève véritablement de l’effort et de sa mise en scène, l’artiste aimant à l’évidence souligner la dimension purement physique de sa performance. Quoi qu’il en soit, il nous est toujours loisible de tourner le regard pour mieux tendre l’oreille.
Sans surprise, à l’issue du concert, l’auditoire presse le soliste et multiplie même les suggestions. « A Versailles » répond-il quand on lui demande Artaserse, à grands renforts de gestes mimant la difficulté de la partition. L’opéra de Vinci, qui l’a propulsé sous les feux de la rampe, y sera effectivement repris en mars. Pour l’heure, il livre en bis deux pages non moins ardues, qui étaient à l’affiche de « Caffarelli » avant de quitter le public, non sans avoir reçu des mains de Didier Martin, directeur de Naïve Classique, le trophée du « disque baroque de l’année » décerné par le magazine Classica. Une juste récompense pour un premier récital que Forum Opéra avait également salué lors de sa sortie et à la réussite duquel concourrait le jeune ensemble de Riccardo Minasi, Il Pomo d’Oro. Il ne démérite pas en live et nous lui devons même la découverte d’une fort belle sonate en fa mineur du Napolitain Angelo Ragazzi dont l’adagio, dépouillé et poignant, ménage un salutaire changement de climat.