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Un jour, une création : 6 mars 1853, une Traviata, mais laquelle ?…

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6 mars 2023

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Lorsqu’ils arrivent à Paris, quelques jours seulement après le coup d’État du 2 décembre 1851, Verdi et sa compagne Giuseppina Strepponi sont d’humeur assez maussade. Ils n’ont guère fait état de ce voyage autour d’eux. Verdi qui a perdu sa mère quelques mois auparavant a de mauvaises relations avec son père et, surtout, de plus en plus, avec sa belle-famille, celle de son épouse disparue onze ans auparavant, les Barezzi. La cause est assez simple : elle est à ses côtés et s’appelle Giuseppina Strepponi. Elle vit maritalement et aussi discrètement que possible avec Verdi depuis plusieurs années dans leur domaine de Sant’Agata. La vie maritale est très mal considérée, plus encore avec une ancienne chanteuse considérée comme demi-mondaine, qui a eu des enfants hors mariage. Les échanges de lettres avec Antonio Barezzi, son beau-père et à qui Verdi doit ses débuts, sont amers et cette situation n’arrange pas les éternels problèmes d’estomac du compositeur.

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Giuseppe Verdi et Giuseppina Strepponi

A Paris, le couple Verdi-Strepponi s’installe rue Saint-Georges. C’est depuis cette retraite que Verdi répond à une lettre très dure d’Antonio Barezzi sur la vie de ce couple qu’il désapprouve avec énergie. « (…) Je n’arrive pas à croire que vous ayez écrit de votre seule initiative une lettre dont vous saviez fort bien qu’elle me rendrait malheureux. Mais vous habitez une ville [ndr : Busseto] où chacun a la mauvaise habitude de se mêler des affaires des autres et de jeter le désaveu à tout ce qui ne se conforme pas à ses conceptions (…) Chez moi vit une femme libre, indépendante, attachée comme moi à une existence solitaire et qui dispose de moyens qui suffisent à tous ses besoins. Ni elle ni moi ne devons quelque explication que ce soit à qui que ce soit, mais en revanche, qui donc connaît la nature de la relation qui nous unit ? Quels sont nos rapports d’affaires ? Quels sont nos liens ? Quels droits ai-je sur elle, quels droits a-t-elle sur moi ? Qui peut dire si elle est ou non mon épouse ? (…) Qui sait si c’est bien ou si c’est mal ? Et pourquoi ne serait-ce pas bien ? Et si c’est mal, qui a le droit de nous insulter ? Je dirais seulement que chez moi, on lui doit autant de respect qu’à moi, si ce n’est davantage, et que nul n’est autorisé à s’en dispenser, pour quelque raison que ce soit. Car elle le mérite pleinement par sa conduite, son esprit et la considération particulière qu’elle manifeste toujours pour les autres (…) ».

Ritratto di Antonio Barezzi.jpg
Antonio Barezzi

Ils se changent les idées en sortant au théâtre et il est assez bien établi qu’entre février et mars 1852, ils sont allés au Théâtre du Vaudeville, qui se trouve à cette époque place de la Bourse, pour y voir l’adaptation du roman d’Alexandre Dumas-fils, La Dame aux camélias, dont il est bien connu que l’héroïne, Marguerite Gautier, a pour modèle Alphonsine (Marie) Duplessis, célèbre courtisane dont le destin tragique avait ému un vaste public malgré les maugréements de la censure. Il semble que la pièce ait fortement marqué Verdi, dont on peut penser qu’il avait aussi lu le roman, paru quelques années plus tôt. Durant l’été suivant, alors que le couple est revenu à Sant’Agata, Verdi a de toute évidence reçu un exemplaire de la pièce et en juillet, il écrit au directeur de la Fenice, Marzari, qui lui réclame un nouvel opéra après Rigoletto et avec lequel il vient de signer un contrat : « S’il y avait à Venise une donna de première force, j’aurais un sujet tout prêt et dont l’efficacité serait certaine… Un sujet simple et affectueux et pour ainsi dire tout fait… ».

Il est probable que Verdi a déjà en tête d’imposer une adaptation de La Dame aux camélias, mais il joue la montre. Dans la même lettre, il affirme que Piave, son librettiste fétiche et « tête-de-turc » favorite, ne lui a pas encore apporté un sujet suffisamment original et qu’il ne veut pas d’un énième thème dont les théâtres regorgent. Après avoir hésité sur un sujet dont on ignore la teneur, et alors que la Fenice commence à s’affoler de n’avoir reçu aucun scénario à la fin de l’été 1852, Verdi se décide enfin pour la pièce de Dumas-fils. Piave indique aussi à Marzari qu’il en a élaboré l’argument avec Verdi en quelques jours. L’ébauche est rapidement envoyée à la censure sous le nom qui n’est heureusement pas resté de Amour et mort  (Amore e morte).

La vraie histoire de Marie Duplessis
Marie Duplessis, inspiratrice du personnage de Marguerite Gautier de Dumas-fils

A Venise, on s’inquiète de cette idée. Ecrire un opéra sur une prostituée avec pour prima donna déjà identifiée par le contrat initial – Fanny Salvini Donatelli – quelqu’un qui n’a alors pas vraiment les caractéristiques précisées dans l’ébauche d’une jeune fille dans la fleur de la jeunesse et dévorée par la tuberculose… L’idée de transposer l’action un ou deux siècles plus tôt fait son chemin.

Pendant ce temps, Verdi s’est jeté à corps perdu dans sa partition alors qu’il est en train de préparer la première romaine du Trouvère. Il la réalise entre novembre 1852 et janvier 1853, non sans houspiller plus que de raison le pauvre Piave. Puis, comme à son habitude, il se consacre à la distribution à venir. Il ne croit pas une seconde lui non plus, aux capacités de Fanny Salvini-Donatelli, dont on lui rapporte qu’elle a par ailleurs assez mal chanté lors du spectacle d’ouverture de la saison, le 26 décembre (Buondelmonte de Pacini). Déjà excédé par la demande qu’on a bien dû lui faire de transposer l’opéra au XVIIe siècle pour au moins sauver les apparences, il fait savoir au théatre qu’il ne veut pas entendre parler de cette chanteuse pour le rôle-titre. Il préférerait la Penco, déjà mobilisée pour sa Leonora du Trouvère. Mais il est trop tard : le contrat stipule qu’au-delà du 15 janvier 1853, la distribution pré-identifiée avant même de connaître le sujet de l’opéra, ne pouvait plus changer. « Va donc pour Salvini et ses collègues, dit-il à Piave. Mais je déclare n’avoir pas la moindre confiance dans le succès de l’opéra, s’il est donné. Je crois que ce sera au contraire un fiasco complet. » Il reçoit meme une lettre anonyme qui lui affirme que s’il ne change pas la soprano et le baryton prévus (Felice Varesi), il courrait au désastre. « Je le sais ! Je le sais ! » dit-il à Piave. 

Fanny Salvini-Donatelli — Wikipédia
Fanny Salvini-Donatelli, la première Violetta

Par ailleurs, Verdi est malade et est rentré de Rome avec un rhumatisme qui le fait beaucoup souffrir, si bien qu’il fait planer une annulation à la Fenice, dont la saison subit déconvenue après déconvenue et qui compte bien se refaire avec une nouveauté du compositeur. Bon gré, mal gré, ce dernier finit par faire le voyage de Venise, où il arrive le 21 février, pour y commencer l’orchestration. Il veut aussi, grâce à ses relations, conjurer l’objectif confirmé par la censure de transposer l’opéra. Pour lui, il n’a de sens que s’il reste contemporain. C’est à ces dates que le nom de Traviata (La dévoyée) apparaît dans sa correspondance. Néanmoins, les répétitions commencent sous sa direction avec des costumes Louis XIII. Très vite, il confirme désapprouver la distribution, où par ailleurs tout le monde n’est pas très heureux. Varesi, créateur de Macbeth et de Rigoletto, accepte assez mal le « petit »rôle de Germont père. Le ténor Graziani est souffrant et chante mal. Salvini-Donatelli ne passe décidément pas. Tout est donc à craindre le soir de la première, voici 170 ans ce 6 mars.

Lodovico Graziani — Wikipédia
Ludovico Graziani, premier Alfredo

Dès le prélude, parfaitement dirigé par Giorgio Mares, le public applaudit à tout rompre (comme on le comprend!). Toute le premier acte est une succession de bravi et d’acclamations. Les mauvaises prévisions étaient-elles donc exagérées ? Hélas, les deux autres actes se passent bien plus mal et on entend même des rires dans la salle. Le désastre est complet. Verdi rentre à son hôtel et écrit à plusieurs amis, dont le chef d’orchestre Muzio : « Hier soir, La Traviata, un fiasco. Est-ce ma faute ou celle des chanteurs ? Le temps le dira. » Même tonalité à Mariani, autre chef d’orchestre : « La Traviata a été un immense fiasco ; pire, on y a ri ! Mais à quoi pouvait-on s’attendre ? Ou je me trompe, ou ils se trompent. Pour moi, en ce qui concerne La Traviata, le dernier mot n’a pas été dit ce soir. On la reprendra et nous verrons bien ».

Felice Varesi — Wikipédia
Felice Varesi, premier Germont

Et on verra vite. Malgré de vives réticences – et même une interdiction – de Verdi, le concurrent de La Fenice, le Teatro San Benedetto, reprend l’opéra à peine quatorze mois plus tard, toujours dans ses costumes Grand siècle (qui perdureront en Italie jusqu’en 1917, à l’exception de Milan qui n’y renoncera qu’en 1906 !), mais avec une autre distribution et même quelques petites corrections de Verdi. Le triomphe est aussi grand que le fiasco avait pu l’être . On connaît la suite…

Tableau de mœurs qui ne trompe alors personne malgré les perruques Grand siècle, La Traviata est un chef-d’œuvre volontairement audacieux, que d’aucuns analysent comme précurseur de l’opéra vériste, aussi bien par son sujet que par son traitement musical. Verdi, pourtant, n’écrira plus jamais aucun opéra à sujet contemporain. Il avait dit sur sujet ce qu’il avait à dire. Quel rôle a joué dans cet éclair où le génie le dispute à l’émotion, ses lettres avec son beau-père Antonio Barezzi, quel écho a leurs accents dans le face-à-face Alfredo/Germont ? Personne ne le saura jamais avec certitude, mais, pour la petite histoire, Barezzi finira par reconnaître ses torts en rencontrant Giuseppina Strepponi, qui épousera très officiellement, très conventionnellement pourrait-on dire, Verdi en 1859. 

 

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