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5 questions à Gilles Ragon

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5 questions
14 décembre 2008

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Révélé aux mélomanes par de fructueuses collaborations baroques avec Marc Minkowski, William Christie ou René Jacobs, Gilles Ragon a revêtu, depuis quelques temps, les costumes bien repassés des jeunes premiers du grand répertoire… qu’il s’apprête aujourd’hui à échanger contre la harpe de Tannhäuser ! Retour sur un parcours résolument atypique.

 

 

Hier le répertoire baroque, aujourd’hui Puccini et Massenet, demain Wagner… un tel parcours n’est pas banal !

 

C’est vrai. Mais je ne tiens pas à renier mon expérience dans le répertoire baroque : j’ai été formé dans un chœur nantais, dirigé par Paul Colléaux, lui-même passionné par la musique baroque, je me suis souvent rendu, au cours de mes études, au Festival de Saintes… le baroque était alors un milieu intellectuellement et artistiquement exaltant. Mais en tant que spectateur, mes premiers opéras étaient Faust, Les Noces de Figaro… Si mes débuts professionnels ont été marqués par le baroque, j’ai toujours écouté tout le répertoire. Et puis, au fur et à mesure, d’un professeur de chant à un autre, on se découvre d’autres possibilités à exploiter, qu’on ne se soupçonnait pas toujours. Chanter Cavaradossi, Werther, Florestan, Tannhäuser, Titus, c’est possible pour moi depuis seulement quelques années, et tout cela résulte d’un travail de longue haleine. Evoluer du baroque vers le « grand répertoire » est donc autant une question de capacité que de volonté : celle de sortir d’un système qui tend aujourd’hui à s’académiser, et d’éviter de rentrer dans des cases. Quand j’ai travaillé sur Roland de Lully, Jacobs m’a dit que je me trouvais maintenant à la croisée des chemins , que je pouvais en rester là ou aller plus loin… Je ne suis pas le seul à avoir choisi d’évoluer : Minkowski ne cesse d’élargir son répertoire, et je me souviens qu’il il y a plus de quinze ans, alors que nous ne faisions presque que du baroque, nous parlions déjà de ce que nous voulions faire hors de ce genre. Herreweghe, qui a reçu une formation de pianiste classique, joue aujourd’hui Bruckner, et en a toujours rêvé, tandis que William Christie préfère rester attaché au baroque. Malgoire est, je crois, symptomatique des musiciens baroques : il en a aujourd’hui l’étiquette, alors qu’il a travaillé avec Munch et Karajan la totalité du grand répertoire, et qu’il a juste voulu, à un moment donné, faire de la musique différemment.

 

 

Parlons justement des différences : qu’est-ce qui change, techniquement, entre Lully et Puccini ?

 

En ce qui me concerne, il y a surtout eu beaucoup de changements dans ma propre voix ! Par conséquent, c’est assez difficile d’analyser ce qui change par rapport au répertoire qui était le mien il y a quinze ans, alors même que ma voix n’est plus vraiment la même qu’il y a quinze ans ! Ce que je sais, c’est que quel que soit le répertoire, on utilise toujours tout l’instrument : écoutez sœur Marie Keyrouz, elle ne s’économise pas, elle ne chante pas à moitié ! Et dans tous les cas, c’est toujours le contrôle du souffle et la maîtrise du vibrato qui sont essentiels. Je crois qu’en fait les différences ne sont jamais que de l’esthétisme.

 

 

Chanter Cavaradossi avec Malgoire, ça ressemble un peu à une manière de concilier votre « ancienne » carrière, « baroqueuse », à la nouvelle…

 

Tout-à-fait ! Et finalement, Malgoire est comme moi : il a une culture musicale assez classique. Quand il était cor anglais solo à l’Orchestre de Paris, il a eu l’occasion d’aborder un large répertoire, avec de nombreux artistes, parmi les plus connus. Il n’est finalement pas incohérent de le voir diriger Puccini, alors qu’il a entendu Puccini chanté par Callas, qu’il l’a enregistré avec Karajan,… Aussi, nous nous connaissons depuis longtemps, et je crois que dans le milieu, il fait partie des artistes dont je me sens le plus proche. Ce projet autour de Tosca est né à Toulouse, quand j’y chantais la Veuve Joyeuse. Malgoire m’a appelé pour que nous dinions ensemble, et il m’a proposé de faire Tosca avec lui, ce que j’ai accepté tout de suite, et avec beaucoup de plaisir. D’autant que je comprenais que cette tournée, pour moi, c’était un peu l’occasion ou jamais : je ne pense pas avoir un jour l’occasion de faire ce rôle sur une grande scène, notamment parce que Puccini, que je préfère toujours à Verdi ou à Bellini, ne restera qu’une parenthèse dans ma carrière, entre Lully et Wagner. Et finalement, pour cette parenthèse, Cavaradossi était le rôle idéal : c’est à la fois plus lourd et conséquent que Rodolfo dans la Bohème, mais moins gigantesque que Calaf dans Turandot.

 

 

 Même au sein de votre « nouveau répertoire », vous n’hésitez pas à faire le grand écart : ça va de Raoul des Huguenots au rôle-titre de Tannhäuser, que vous chanterez à Bordeaux au printemps prochain…

 

A l’époque des Huguenots, les classifications vocales étaient sans commune mesure avec celle d’aujourd’hui. Et Raoul demeure un rôle assez large, en particulier au début du duo avec Valentine. La seule différence avec Tannhäuser réside dans quelques suraigus de plus. C’est comme Mylio dans le Roi d’Ys, de Lalo : parce que l’on ne connaît du rôle que la romance, on oublie qu’il y a des fa graves, des mi graves, avec tout l’orchestre en-dessous. Peut-être que la clé du problème, ce sont ces différences, que l’on fait trop volontiers, entre voix de tête et voix de poitrine (le créateur de Raoul, Adolphe Nourrit, se suicidera d’ailleurs à cause de la voix de poitrine de Duprez !). Finalement, ces registres, c’est un peu comme la prose et M. Jourdain, ils se marient entre eux naturellement, et on n’entend que rarement une voix purement de tête, ou purement de poitrine. Pris dans cette perspective, je crois que mes choix de rôles sont cohérents les uns par rapports aux autres.

 

 

Plus que jamais, on souhaite alors connaître vos projets…

 

Continuer de chanter ! J’ai aujourd’hui 47 ans, et je me laisse une petite dizaine d’années pour faire beaucoup d’opéra français, des rôles avec lesquels je me sens en confiance, même si des risques d’accidents existent toujours. Ca ne durera pas éternellement : quand Jonas Kaufmann chante Werther, il est d’autant plus enthousiasmant que physiquement, il est crédible, que l’on peut réellement tomber amoureux de lui ! Ensuite, je me consacrerai pleinement à Wagner, je crois, que je souhaite vraiment approfondir. Je pense que je serai alors arrivé à une espèce d’aisance dans ce répertoire, que j’aurais l’expérience et la maturité adéquates. En tout cas, plus ça va, moins j’ai envie de m’arrêter de chanter !

 

 

Propos recueillis par Clément Taillia

le 21 novembre 2008 à Brest

 

 

©  DR

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