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Yann Beuron, ou « rien n’est grave »

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Actualité
16 mai 2016

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Lorsque naquit Yann Beuron, un matin de février 1969, rien ou presque ne prédestinait ce Breton à la joie de vivre aussi débordante que simple à embrasser la carrière de chanteur lyrique. Presque, car il se trouvait déjà parmi ses aïeuls un ténor qui débuta jadis dans les chœurs d’enfants de la tumultueuse Carmen. Sans remonter aussi loin pourtant, le jeune Yann ne devait-il pas son affection pour le chant à quelque pudique passion de sa mère ? Elle qui, il y a quinze ans encore, faisait travailler une chorale à Granville, aux confins de la belle Normandie. Elle qui, jeune adolescente, s’était fait remarquer pour sa voix de soprano par un chef d’orchestre, à Sillé-le-Guillaume, parmi d’innombrables choristes rangés en bataille. Ce dernier lui avait vivement conseillé de prendre des cours de chant, ses parents n’avaient pas voulu. Sa revanche, elle la prendrait alors en remportant un jour un concours de chant local avec « Le monde est stone » de Starmania : goût de victoire impérissable et inattendu. Elle avait soixante-cinq ans et la voix fraîche comme à vingt ans.

Sans ressentir le poids de ce qui n’était resté alors qu’un doux rêve, comme ces vengeances que les enfants de parents dont on a brutalement amputé l’élan du cœur ne connaissent que trop bien, le jeune Yann Beuron s’évadait naturellement dans la musique, terrain propice à toutes sortes de jeux et de fantasmes d’apprenti sorcier. A quinze ans, tel un diable sorti de sa boîte, debout sur son tabouret, il mimait avec emphase les gestes du grand Seiji Ozawa sur un enregistrement de La Damnation de Faust, un 33 tours, sans se douter un instant qu’il serait un jour dirigé par le grand maître. Une autre fois, sur la route des colonies de vacances, il connut son premier amour : elle s’appellait Wilhelmenia Fernandez et elle chantait l’air de La Wally dans Diva de Jean-Jacques Beineix. 

En 1989, alors que Yann Beuron est choriste à l’opéra de Rennes dans le pupitre des barytons-basses, Gérard Lescure, un ami ténor, l’entend et l’empresse de participer avec lui à un stage de chant conduit par un certain Tim Greacen. Le baryton-basse en sera. Et le verdict tombe, net comme un couperet : « Mais vous êtes ténor ! ». Ce fut une révélation. Jamais Yann Beuron n’aurait songé chanter un jour dans la tessiture de ceux à qui il vouait une secrète admiration : Nicolai Gedda, son indétrônable héros, Luciano Pavarotti, le choc acoustique. Et ceux qu’il aura l’ivresse de rencontrer quelques années plus tard : Alfredo Kraus et l’inoubliable discussion sur la problématique des « i » à Santander en 1996, et Francisco Araiza, à qui il donnera la réplique en Idamante à Marseille en 1999. Le rêve qui prend corps.

Mozart. C’est avec lui que tout a véritablement commencé. Mais Mozart en allemand, ce n’était pas pour lui. L’accent un peu fort, qu’il n’a pas pris le temps de retravailler, a rendu certaines de ses expériences du singspiel particulièrement désagréables, comme avec l’Enlèvement au Sérail en 1997. Quant à Tamino, il l’a refusé, toujours. D’autres font cela mieux que lui. Ce qui l’intéresse, ce qui lui parle, c’est le Mozart latin. Avec cet Idoménée de 1999 aux côtés d’Araiza, Yann Beuron est entré pour la première fois dans la cour des grands, unanimement salué par la critique pour l’élégance de son chant et la justesse de son jeu théâtral. S’ensuivront des succès qui le consacreront définitivement comme un grand ténor mozartien : Ombra Felice, spectacle d’airs de concert de Mozart dirigé par Louis Langrée ; Don Ottavio à Lisbonne et à Marseille surtout, en 2003, où les couleurs de ses piani et sa capacité à capter l’attention du public avaient été sensiblement remarqués : « Au moment de son « Dalla sua Pace » », écrivait un critique, « l’on n’entendait plus un bruit dans la salle ». Quelque temps plus tard, en 2009, au festival d’Aix-en-Provence, Yann Beuron atteignait des sommets de grâce encore dans cet Idamante familier.

 

C’est sans conteste Michel Plasson qui a relié son style de voix au répertoire français, et leur première rencontre fut des plus originales. C’était en 1995, dans la première édition de « Classiques stars », un télé-crochet organisé par Eve Ruggieri sur France 2 avec un jury d’élection : Frédéric Mitterrand, Michel Sardou, Jacques Martin, Michel Plasson et une personnalité du monde lyrique invitée à chanter : Wilhelmenia Fernandez, celle-là même qui l’avait foudroyé à quinze ans. Sans défaillir pourtant, le ténor chanta « Un’aura amorosa » de Cosi fan Tutte et conquit ce jury si singulier. De là, plusieurs concerts et enregistrements avec le chef français : un Requiem de Berlioz au festival de la Côte-Saint-André, un disque des cantates de Ravel et un autre de L’Enfant prodigue de Debussy. Yann Beuron deviendra dès lors un des chantres de l’opéra français, mais pas le grand opéra romantique : L’Heure espagnolePlatéePelléas, pour ne citer qu’eux.

La Belle Hélène d’Offenbach est sans doute l’œuvre qui a le plus marqué le ténor et son image, à tel point que les admirateurs et les jeunes générations de chanteurs l’associent encore aujourd’hui, plus de vingt ans après, au personnage de Pâris. Tout avait commencé en 1997, à 29 ans, dans une production de l’opérette de Jérôme Savary au Capitole de Toulouse. C’est auprès de vieux de la vieille, comme ils disent, que Yann Beuron fait ses armes, et dans un accueil des plus chaleureux : Michel Trempont, un vrai pétoire, Jean Brun, Charles Burles, adorables… Déjà la modestie des grands l’avait frappé. Il en ferait résolument sa profession de foi. Offenbach aussi est accueillant : ténor lyrique léger, Yann Beuron avait trouvé chez le maître de l’opérette un terrain de prédilection pour épancher ses talents de chanteur mais aussi d’acteur. Qui n’a pas ri devant la scène légendaire entre Pâris et Hélène, interprétée par Felicity Lott, « Ce n’est qu’un rêve », dans la délicieuse mise en scène de Pelly en 1999 ? Ou devant l’histoire des déesses du mont Ida contée par ce coquin de Pâris ?

Laurent Pelly, Felicity Lott, Marc Minkowski, Magali Léger, Laurent Naouri, Jean-Sébastien Bou, Yann Beuron… Un véritable esprit de troupe allait lier ces artistes pour des années encore. Avec Felicity, c’était peut-être le mariage le plus loufoque, des fiançailles pour rire. Yann Beuron dira toujours le plaisir qu’il a de jouer et de chanter aux côtés de cette partenaire que la pointe d’accent british rendait plus excentrique encore. C’est d’ailleurs dans cette image du couple mal assorti que le ténor excelle parfois le plus et d’où surgit la plus savoureuse des cocasseries. Mais pour chanter Offenbach, il ne suffit pas d’avoir un bon sens de l’humour et un remarquable jeu d’acteur. Il faut également beaucoup d’intelligence pour habiter ces personnages ainsi que de vivantes caricatures et savoir déceler un sous-texte politique qui doit subtilement affleurer. De La Grande-duchesse de Gérolstein à Orphée aux Enfers en passant par Le Roi Carotte, Yann Beuron, égal à lui-même, donne constamment ce sentiment que les rôles inénarrables de ces mythes décadents ont été taillés pour lui. 

En 2004, sous la direction d’Ozawa, c’est enfin Ravel et son Heure Espagnole, en compagnie de Sophie Koch, Jean-Paul Fouchécourt, Alain Vernhes, et feu Franck Ferrari. Avec Gonzalve, il ne faut pas craindre le grotesque. Mal fagoté, le personnage est un genre de précieux ridicule, à l’ingrate crinière et au torse postiche. Mais sous ses frasques lyriques, Yann Beuron laisse entendre la beauté intacte de la voix et du timbre, l’émission claire, la langue française d’une irréprochable diction. Le mauvais poète fascine par son énergie sexuelle et sa douce folie inconsumées. 

Et puis il y a Gluck. En 2013, Roberto Alagna déclare forfait pour le rôle d’Admète dans la production d’Alceste à l’opéra de Paris. L’occasion est trop belle pour le ténor qui, on ne saurait dire pourquoi, est un habitué des remplacements. Tout juste remis d’une longue maladie, de celles qui rendent l’art sombre et mutique, la prise de rôle est un triomphe, un couronnement public et critique. C’est la percée du geste artistique dans le voile de la douleur, et d’où jaillissent les rais purs d’une beauté stellaire. « Ce que fait Yann, il n’y a que lui qui le fait », confie Olivier Py. Il n’est plus l’heure de jouer au grand enfant.

 

Comment clore le récent chapitre de la vie de ce travailleur acharné pour qui le chant ne releva pourtant jamais du sacerdoce ? Par la mélodie française, sans aucun doute. Il y avait ce vibrant hommage à Apollinaire à l’amphithéâtre Bastille en 2013 et le souvenir de ses pianissimi comme d’insolentes caresses, l’éclectisme du chant français au musée Jacquemart-André en 2016, dans une ambiance surannée de salon dix-neuvième siècle. Mais le récital, en public ou au disque, Yann Beuron ne l’offre que très rarement : « Rien à voir avec l’opéra. C’est un tout autre exercice, au fond, plus difficile, avec ces gens qui vous observent juste sous votre nez, et vous, le Dieu omniscient qui voyez tout : ceux qui se grattent, ceux qui baillent, ceux qui regardent ailleurs, et là vous vous dites : « merde, est-ce qu’ils s’ennuient…? » ».

Non, bien sûr, en toute objectivité. Poulenc, Fauré, Saint-Saëns, Roussel, la musique et le poème de leurs mélodies traversent le cœur et la bouche du ténor avec drame et délectation. Une mise à nu intégrale et parfois redoutée pour ce maître du théâtre des sons. Difficile de trouver chanteur plus attachant, plus accessible, plus bienveillant. A cet épicurien dans l’âme pour qui, au fond, « rien n’est très grave », l’on voudrait dire avec Apollinaire et Poulenc ce qu’il a maintes fois murmuré déjà : « Transmets ton intrépidité à ceux qui viendront après toi. »

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