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Verdi et Wagner sur le ring : étrangers au paradis

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Anniversaire
5 août 2013

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Verdi et Wagner sur le ring : étrangers au paradis
par Jean-Michel Pennetier

 

 

Contrairement à une idée répandue, le génie musical n’est pas le fruit du hasard. Là-haut dans les cieux, les futurs compositeurs suivent un entrainement et une éducation sévères bien avant leur naissance : le but est qu’ils ne perdent pas une minute durant leur court passage sur terre. Des travaux récents ont permis d’établir que cette éducation musicale se tient en un lieu dénommé Conservatoire du Paradis, mais vite rebaptisé Maison de l’Enfer par ses élèves tant l’ambiance y est exécrable. Les quelques instantanés ci-dessous, assemblés à partir d’extraits du journal intime d’Arrigo B, permettent de nous faire une idée de cette curieuse maison.

La classe de Grand Opéra était une des plus fréquentée. Pour être honnête, tous les élèves n’étaient pas emballés par cette étude, loin de là, mais le genre était vanté comme le point de passage obligé vers la célébrité. Or, composer c’est bien, mais être écouté c’est mieux. La classe était tenue depuis trois décennies par le professeur Giacomo, un vieillard sec, au visage parcheminé. Ce jour-là, se tenait une des innombrables épreuves de composition. Les surveiller n’avait rien de captivant, et le respecté professeur s’était permis d’amener un peu de courrier : il entretenait en effet depuis des années une correspondance suivie avec un inventeur d’instruments à vent, un dénommé Sax. Or, un cliquetis bien connu l’avait interrompu alors qu’il découvrait la réponse de ce dernier à la question qu’il s’était posée : quelles trompettes modernes utiliser pour le Messie qu’il devait diriger en hommage à Georg Friedrich (un des fondateurs de l’institution), les instruments d’origine ayant pourri à la cave ?
Le professeur leva la tête, cherchant des yeux l’origine du bruit. « Donnez-moi ça, Giuseppe … ». Ce dernier, morveux, lui tendit l’appareil. L’échange que lu le professeur sur l’écran le laissa perplexe :
– Viva V.E.R.D.I
– ?
– Victor Emmanuele Re d’Italia !!!
– LOL

Le professeur reprit à voix haute « Giuseppe, vous feriez mieux de vous appliquer plutôt que de perdre du temps à échanger des SMS avec votre jeune ami Boito. Puisque vous semblez avoir du temps à perdre, montrez-moi où vous en êtes. ». Il regarda attentivement le travail esquissé par Giuseppe : « Intéressant, mais trop tendu pour un baryton… Rattrapez-vous sur le triomphe, et ajoutez des trompettes ; un triomphe sans trompettes, c’est comme un … un … ». « Un ténor sans surpoids », intervint Jacques !. Jacques était le petit génie de la classe d’opérette, plusieurs fois primé au concours général. Mais le professeur était déjà reparti dans ses pensées : Quel genre de trompettes les Egyptiens pouvaient-ils bien utiliser ? Il demanderait à Sax.

Giuseppe se rembrunit (il se rembrunissait souvent il faut bien le dire). Il aurait préféré composer sur un livret de son ami Arrigo mais, aussi doué soit-il, seuls les élèves en dernière année de classe de littérature étaient autorisés à soumettre des poèmes pour les épreuves de composition lyrique. Sinon, on pouvait toujours recycler un livret de l’inusable Scribe. Et puis, il n’aimait pas trop le Grand Opéra : ce qu’il préférait, c’était les drames bien charnus, les situations exaltées, du sang, des larmes, des personnalités fortes… Mais il savait que la Momie avait rarement tort et il rajouta des trompettes (le surnom de Momie avait été trouvé par Giuseppina, sa copine du moment, une élève un peu excentrique de la classe de chant).

Quelques rangs derrière, le jeune Richard soupira d’un air faussement excédé, s’attirant le regard courroucé de Giuseppe. Décidément en forme, la Momie parcourut la montagne de papiers que Richard avait déjà noircis. « Je vois que vous avez choisi d’écrire vous-même votre livret. Très ambitieux, Richard, trop peut-être. Il faudra bien un jour que vous appreniez à travailler en projet (il insistait sur ce dernier mot). Un opéra, c’est de la musique, certes, mais aussi des situations dramatiques, une versification soignée, des décors, des costumes … C’est un travail d’équipe. Vous comprenez mon petit Richard ? ». Il avança dans la lecture du livret que ses petits yeux perçants parcouraient rapidement. En voyant le petit homme vouté, au profil d’aigle, Richard songea fugitivement qu’il pourrait en faire un personnage d’un de ses opéras, un gnome ou un nain, en tous cas un casse-pieds qui finirait par se prendre une correction méritée. « C’est ça le problème avec les jeunes aujourd’hui. Vous lisez trop d’héroïque fantaisie. Le public de l’opéra veut bien du fantastique, mais du fantastique raisonnable … et des histoires d’amour. On ne produit pas de grandes émotions sans histoire d’amour ». Il analysa la musique, l’instrumentation (son dada) : « Pour votre thème du Walhalla, j’aurais plutôt vu quelque chose entre un cor français (Richard se crispa)  et un saxhorn : je demanderai à Sax s’il n’a pas quelque chose en magasin. Sinon, il vous bricolera un tuba … un tuba wagnérien ! (il riait silencieusement de sa plaisanterie mais Richard retint l’idée ; Giuseppe pensa : « et pourquoi pas un baryton Verdi ? ») ». Il parcourut interloqué les lignes vocales. « Et quand je dis, travail d’équipe, je compte aussi les chanteurs. Quelles voix pourraient surmonter une telle orchestration ? Tenez, moi par exemple … ». Giuseppe leva ostensiblement les yeux au ciel : c’était reparti pour la même vielle anecdote sur Le Prophète. « Quand j’ai entrepris la composition, j’écrivais le rôle de Jean de Leyde pour une célébrité de l’époque, Duprez si ma mémoire est bonne. Je vous montrerai un jour l’air d’entrée : variations, arpèges, trilles … très belcantiste. Mais il était cuit avant que je n’ai terminé l’ouvrage. La nouvelle idole du moment avait une belle voix (je crois que c’était Roger), mais, question raffinement, ça ne valait pas un kopek. J’ai tout repris pour un ténor héroïque et je ne l’ai d’ailleurs pas regretté : le belcanto, le demi-caractère, le public en avait soupé. Il lui fallait du lourd ». Le professeur Giacomo s’arrêta sur l’instant, surpris lui-même par la familiarité de son propre langage. En face de lui, le petit Richard ne semblait n’avoir rien relevé et continuait à le regarder avec des yeux émerveillés. « Sacré Suce-boules », pensa Giuseppe, « ça fait dix fois qu’il entend l’histoire du vieux et il joue toujours les ravis de la crèche ». Richard était en effet le spécialiste de ce genre de petites manipulations. Quelques mois auparavant, il était jusqu’à aller demander rendez-vous au maître Gioachino pour lui déclarer son admiration. Le directeur du conservatoire, qui commençait sérieusement à radoter, lui avait raconté son entrevue avec le grand Ludwig, et Richard avait complaisamment écouté le maître tout en ne tarissant pas d’éloges sur le vieux compositeur. Richard avait ainsi échappé au redoublement qui lui pendait au nez, la bienveillance du vieil homme ayant eu une influence déterminante sur le jury de fin d’année. Le surnom de Suce-boules lui était resté et avait même connu un triomphe colossal quand on apprit que Richard qui n’avait pas les moyens de payer la cantine, se faisait entretenir par un jeune dandy bavarois. « Décidément, Suce-boules court après toutes les bourses » s’était écrié le spirituel Jacques. « Une dernière fois Richard, vouloir tout faire tout seul, c’est possible, mais ce n’est pas le moyen le plus sûr de réussir ». Et il lui murmura à l’oreille « Rappelez-vous Hector… ».

Richard eut un léger frémissement d’angoisse. Bien que français, songeait-il, Hector avait été un des élèves les plus brillants de sa génération : moderne, surprenant, raffiné, mais trop aristocratique pour son temps. Pour l’épreuve finale, il avait composé une sorte de Grand Opéra sur un sujet mythologique : apparemment, tout y était, jusqu’aux ballets. Mais le jury (uniquement composé de futurs ministres de la culture) n’avait pas été dupe des apparences ; et son commentaire fut assassin : « Monsieur Hector propose pour l’épreuve finale une musique que Rameau n’a pas composée sur un livret que Quinault n’a pas écrit. Sous une apparence d’originalité dans le respect de canons, l’ouvrage est un manifeste contre la modernité libre et obligatoire que prône le ministère ». Hector avait dû quitter l’école. On le disait frappé d’une malédiction là-bas : malgré son génie, aucun de ses ouvrages lyriques ne connaitrait le succès. Quant à son chef d’œuvre, il ne le verrait pas monté de son vivant. Richard adorait ces histoires de malédictions.

L’autre classe « incontournable », comme on disait à l’époque, était celle de belcanto (ce n’était pas son vrai nom, l’expression était historiquement discutable, mais on l’employait par facilité). Créée par Gioachino, la classe avait failli tomber en déshérence du fait de la paresse du maître italien devenu depuis quelques années un simple estomac (Jacques disait « le dernier tube de Gioachino, c’est le tube digestif »). Les compositeurs qui lui avaient succédé étaient souvent bien inférieurs à leurs propres élèves. La classe était pour ainsi dire autogérée, les aînés servant d’exemple au plus jeunes. Giuseppe se sentait à l’aise dans ce milieu. On se chipait bien quelques idées les uns aux autres, mais, du fait de la proximité des générations, tout cela était sans conséquence. Et puis, tout le monde parlait italien ! Au-delà, le cadre rassurant des opéras italiens habituels laissaient entrevoir à Giuseppe de nouvelles possibilités d’évolution. Faute de mieux, ces compositions devaient en effet suivre des canevas à peu près immuables : une ouverture, un chœur d’entrée, au bout d’un moment une cavatine pour l’héroïne, un ensemble pour le final de l’acte I, une scène de folie vers la fin. Pour le reste, on parsèmerait le tout de duos, d’airs et de cabalettes. L’essentiel, c’était la qualité de la musique, pas la coupe de l’opéra. . Il existait même une épreuve de vitesse, mais Gaetano gagnait toujours le trophée, le fameux Barbiere di Qualità. Giuseppe aimait bien les airs et cabalettes, cette dernière forme permettant (quand le poème était bien construit) d’opposer deux émotions contradictoires. C’était toujours dramatiquement très efficace. Il avait donc composé quelques cantilènes, mais sans jamais atteindre la simplicité sublime de son camarade Vincenzo. De même, ses cabalettes étaient souvent communes, trop martiales, sans ce côté furieusement dramatique que savait y mettre son confrère Gaetano. Quant aux scènes de folies, il déclarait qu’il trouvait la chose trop convenue mais dans son fort intérieur, il était aussi un peu jaloux de voir le succès ne rejaillir que sur l’interprète : si jamais il devait signer une scène de folie, ou de somnambulisme, il s’arrangerait pour que le public oublie qui la chante pour ne voir que le drame en action. Giuseppe avait été plus heureux avec le modèle rossinien. Chargé de composer un opéra sur une histoire improbable dans l’antique Assyrie, Giuseppe avait puisé quelques idées « grandioses » dans Mosé et Guillaume Tell, pour composer un finale original … comparé aux usages en vigueur. Du neuf avec du vieux, en somme. Parlant du rôle de la basse, Jacques, toujours caustique, avait déclaré que la musique de Rossini n’était pas tombée dans les oreilles d’Assur !

Richard fréquentait également assidument la classe, malgré une répulsion évidente envers certains de ses camarades. Par exemple, ses sentiments étaient partagés vis-à-vis de Vincenzo. Celui-ci n’avait qu’à paraître et toutes les filles tombaient à ses pieds, ce qui avait le don de l’agacer, d’autant que Richard était surtout poursuivi par son jeune dandy bavarois. Il le trouvait efféminé alors qu’il était surtout sensible et délicat (un jour d’ivresse, Richard l’avait même qualifié de sous-homme). Quand il apprit que l’insupportable éphèbe avait eu la meilleure note à l’épreuve d’opéra italien, il s’arrangea pour en récupérer une copie. Comme d’habitude, côté livret, rien d’original : une histoire de gaulois et de romains où l’on reconnaissait la Médée antique. Mais devant cette inspiration mélodique, Richard resta silencieux, défait de voir dans cette simplicité la manifestation évidente d’un génie. Toujours soucieux de détourner toute réussite vers son propre intérêt, il écrivit à la hâte une cabalette pour le chef des druides, Vincenzo n’en ayant pas composée à la suite de son air. Il porta fièrement son œuvre au binôme qui animait désormais la classe, espérant être reconnu : « Car, qui dit air, dit cabalette, n’est-ce pas messieurs, et il n’est pas normal d’obtenir la meilleure note après un tel oubli ! ». Les deux vieux compositeurs l’écoutèrent d’une oreille distraite mais ne changèrent rien au classement. Richard alla se plaindre à la direction, suggérant le départ en retraite des deux intéressés mais peine perdue. Il n’y gagna qu’une nouvelle plaisanterie de Jacques : « Sacré Suce-boules ! Pour réussir, il tuerait Paer et Mayr ! ».

Quand la Momie n’était pas là, le cours d’opéra français était assuré par le charmant Daniel François Esprit, encore un vieillard mais beaucoup plus sympathique que son collègue. Etonnamment, Richard aimait bien DEF (les étudiants s’étaient amusé à inverser les initiales car ça donnait « sourd » en anglais). Il jouait souvent des extraits de La Muette de Portici au piano et il avait l’air d’apprécier, contredisant l’affirmation générale qui était que, ce qu’il y avait de mieux dans l’œuvre, c’était les décors et surtout les entractes. Richard avait même composé une comédie, La Défense d’aimer, dont l’ouverture voulait rappeler le style vivace du vieux maître. Sans lui en tenir rancune, DEF avait été déçu, trouvant plus de ressemblance encore avec le Zampa écrit par son prédécesseur. Surtout, l’ouvrage dépassait les 3 heures et demi de musique, ce qui le rendait plutôt indigeste pour le vieux et léger parisien. « Mon jeune ami, je ne comprends pas l’allemand (Richard avait encore une fois commis le livret), mais quand j’entends votre musique, certains passages me font davantage penser à des amours impossibles entre un navigateur maudit et une jeune fille qu’à un élégant marivaudage ». Giuseppe avait ricané : « Pan sur le bec, Suce-boules ». Mais l’autre avait répliqué : « La ferme, Barbe-noire. Toi, le jour où tu feras marrer les gens avec un opéra, c’est que tu ne seras pas loin du cercueil. Et tu riras peut-être moins en Commission … ». Giuseppe se rembrunit (bis) tandis que Richard se mit à siffloter son grand succès des fins de soirées étudiantes « Descendons la Courtille » qu’il donnait toujours au piano si on lui offrait quelques bières. Richard avait frappé juste : la seule tentative humoristique de Giuseppe avait fait un four. Jacques avait persiflé : « Un jour de règne ? Non, même pas même une heure… ».

La Commission dont il est question plus haut était une institution ancienne destinée à prévenir la copie servile des vieux maîtres. Elle était uniquement composée de spécialistes en solfège, dotés d’une mémoire éléphantesque mais absolument dépourvus du moindre sentiment. Comme toute organisation technocratique, la Commission avait fini par perdre de vue ses buts d’origine, c’est-à-dire éviter le plagiat, sujet trop simple pour ses membres. Un compositeur qui avait le malheur de passer en commission, voyait ses œuvres analysées notes par notes, accord par accord, et comme il n’est quand même pas rare que deux notes identiques se suivent dans deux ouvrages différents, les membres ergotaient sur le point de savoir s’il y avait emprunt ou non. Bizarrement, Giuseppe n’avait pas été inquiété lorsqu’il s’était inspiré d’une scène écrite par la Momie pour des inquisiteurs portugais, pour composer la sienne … pour des inquisiteurs espagnols. Pas davantage de scandale quand Richard avait sans honte pompé sur la Momie l’idée d’un veilleur de nuit qu’il avait inséré dans une de ces pseudo comédies, ou lorsqu’il concluait des actes avec de grands ensembles aux airs de déjà-vu ! Ce genre d’emprunt était réputé flatteur et ne prêtait pas à conséquence. Giuseppe avait même réussi un strike avec une tragédie bourgeoise pour laquelle il avait composé un quatuor a capella que la Momie prenait pour un hommage à son Robert le Diable, alors que le Tube digestif pensait qu’il citait son Mosé. En réalité, il s’en fichait complètement et il avait simplement trouvé que cet ensemble était juste ce qu’il fallait au bon endroit. Un peu comme le ballet pour sa seconde version d’un ouvrage inspiré de Shakespeare et avec des sorcières (du fantastique raisonnable) : globalement, la révision était bien meilleure que l’original. Mais Giuseppe s’était rembrunit (encore !) quand on avait cru le féliciter en lui disant qu’il pourrait devenir un grand compositeur de musique de ballet. Il avait prit le compliment comme une gifle. Si son ouvrage devait être joué en Italie, ce serait sans ces obscènes compositions. Maintenant, voilà qu’on lui cherchait des noises pour un brindisi qui avait obtenu son petit succès, et que des esprits tortueux jugeaient trop proche de la Ronde aragonaise du Domino noir (« Réveillons ! Réveillons l’hymen et les belles ! »). Giuseppe ne se souvenait pas s’être inspiré de DEF même si les situations avaient quelques points communs (un salon parisien où des invités trinquent). Mais c’est justement ce genre de cas sur lesquels la Commission adorait chipoter. Pour l’instant, Giuseppe était à l’abri car les vénérables membres avaient trouvé un autre os à ronger. C’était Richard qui était sous les feux de la Commission. Il s’était attaqué à un sujet léger, proche du vaudeville : une histoire d’amour contrariée, une potion magique, un brin d’adultère… Sur un canevas proche, Gaetano avait réussi un petit chef d’œuvre dont DEF n’avait pas été jaloux (il avait pourtant composé Le Philtre sur le même sujet). Avec Richard, on tapait encore dans les 3h30, et c’était beaucoup moins rigolo. Mais ce dernier s’enorgueillissait d’un accord original qui avait fait son petit effet, d’autant qu’il ouvrait le prélude. Malheureusement, ledit accord était trop original. Tous les membres de la Commission se mirent donc à dépouiller les partitions les plus anciennes afin de démontrer que Richard n’avait rien inventé. Cela durait depuis des mois. On alla jusqu’à lui opposer une mazurka inachevée d’un pianiste polonais, composition jamais publiée du vivant de celui-ci et qu’il aurait eu toutes les peines à connaître ! Les tracasseries inquisitoriales ne s’arrêtaient pas, si bien que l’accord qui faisait la joie de Richard, causait dorénavant son désespoir. « C’est l’accord a-Tristan », conclut Jacques.

Le soir, les étudiants aimaient à philosopher et à dézinguer la qualité de l’enseignement qui leur était offert. Après leurs relatifs échecs respectifs aux mid-terms, tel avec une sombre histoire de révolte sicilienne, tel autre avec les aventures abracadabrantesques du roi du Portugal, les élèves évoquaient le précédent de leur collègue français Fromenthal, qui avait échoué avec une Clari en italien mais réussit avec un Grand Opéra en français. Giuseppe lança : « Finalement, le public aime les Italiens quand ils font de l’opéra italien et les Français quand ils font de l’opéra français, pas l’inverse ». « Et il aime les prussiens quand ils se taisent » lança Jacques déclenchant l’hilarité. Décidément, entre le maître Giacomo et son confrère Jacques, Richard commençait à apprécier difficilement ses compatriotes expatriés. Etaient-ils seulement des compatriotes, ces gens qui adoptaient si facilement les mœurs légères de leur pays d’accueil et en oubliaient le Saint Empire ?
Seul dans son coin, Richard réfléchissait. La Momie n’avait pas complètement tort dans son analyse, mais se trompait sur les conclusions. « Il faut maîtriser toute la chaîne de production. Ecrire le poème, la musique, diriger, régler la mise en scène. Former les chanteurs. Prévoir des clauses d’exclusivité. Faire du buzz. Com-mu-ni-quer. ». Jacques aussi l’avait inspiré, qui déclarait vouloir devenir un authentique entrepreneur de spectacles. Et Richard s’imaginait à la tête de son propre théâtre, construit pour les besoins de sa cause, et maîtrisant tous les produits dérivés, jusqu’aux hôtels et aux navettes vers le théâtre.

Parfois, la conversation glissait sur les chanteurs. Que de plaintes et de récrimination à nouveau ! Giuseppe n’était pas le moins virulent « En tout cas, ce n’est pas moi qui m’adapterais aux chanteurs. C’est à eux de s’adapter à moi » (et il repensait à son histoire de baryton).
« Tu devrais te montrer plus respectueux envers tes maîtres, Barbe-noire », dit Richard, qui, pourtant, n’en pensait pas moins. Et de narrer comment son condisciple avait failli casser la voix de sa copine soprano : par amour, la jeune fille avait bien voulu s’essayer à quelques airs composés par Giuseppe, mais, confrontée à d’épouvantables sauts de registres, sa belle voix avait été mis en péril. L’affaire avait fait grand bruit et Giuseppe s’était vu signifier l’interdiction de solliciter des chanteurs sans en référer à l’administration. Plus pratique, Richard avait trouvé un moyen pragmatique de faire supporter ses orchestrations débordantes en mettant les trois pianos nécessaires à la cave, et les chanteurs dans le salon. Il faudrait d’ailleurs qu’il y pense pour son futur théâtre.

La responsabilité de la bibliothèque musicale avait été confiée à certain Claudio : un moyen élégant de supprimer le cours de musique ancienne qui n’intéressait personne et nécessitait tout un matériel hors de prix, comme des instruments bizarres aux diapasons étranges. On a déjà évoqué les problèmes que l’école rencontrait pour monter Le Messie. Sans parler des difficultés pour trouver des volontaires pour interpréter les rôles de castrats (là, c’était plutôt le fait de renoncer définitivement à son matériel qui posait problème), Maître Claudio, qui se considérait non sans raison comme un des inventeurs de l’opéra, s’était résigné, considérant avec un espoir inébranlable, que son heure reviendrait à nouveau. La bibliothèque restait néanmoins un endroit peu fréquenté, mais où l’on pouvait se réfugier pour sécher un cours par exemple. En revanche, rares étaient ceux qui venaient y consulter les partitions, même parmi les maîtres. Le jeune Giuseppe s’y rendait néanmoins régulièrement, notamment pour étudier le contrepoint, le chant sacré, et toujours en toute discrétion. Giuseppe prétendait en effet n’être qu’un « simple paysan » et il ne fallait pas que cette image qu’il s’était forgée soit mise en défaut. Il était toujours un peu étonné de la liberté et de l’humour de ces vieux ouvrages ; peut-être que Richard avait raison : il lui faudrait longtemps pour conjuguer l’humour et l’art de la fugue. Son confrère y venait aussi quelques fois, mais surtout pour passer des coups de fil discrets à son sponsor. Affectant la surdité, maître Claudio se délectait d’entendre le jeune homme parler d’art total. Il aurait tellement voulu lui dire que c’était précisément ce que lui, Claudio, avait eu pour ambitions aux origines de l’opéra. Mais le jeune homme arrogant était trop sûr du modernisme de sa vision qu’il se gardait bien de la partager avec un vieillard.

A quelques jours de la fin des cours, un pamphlet anonyme avait causé un certain scandale au sein de l’école. Publié dans la gazette des élèves, le texte raillait sans le nommer le professeur de Grand Opéra français en des termes virulents. « Le secret de la musique de la Momie, c’est l’effet ». La vengeance du maître avait été féroce mais subtile. Concluant son dernier cours par une improvisation sur les musiques de l’avenir, il avait dit : « A-t-on d’ailleurs vu des compositeurs qui ne chercheraient aucun effet ? Même la recherche d’absence d’effet est un effet … Après, il y a aussi des musiciens qui ne produisent aucun effet … mais sans le faire exprès : la médiocrité (comme l’ingratitude) est une des choses les plus répandues dans nos métiers et cette école a vocation à vous en sortir ». La cloche retentit. « Par ailleurs, monsieur Richard, je n’ai pas eu le temps de vous répondre, mais je vous remercie de vos compliments ». Puis il lut à voix haute un courrier que lui avait envoyé Richard au début de sa scolarité :« Pourquoi nier que ce sont vos œuvres qui m’ont enseigné cette direction nouvelle ? Il serait très déplacé de ma part de me laisser aller à un panégyrique maladroit de votre génie ; je dirai seulement que je trouve accomplie en vous la tâche de l’Allemand qui a pris pour modèle les écoles italienne et française, afin de donner une portée universelle aux produits de son imagination ». Comme disait Jacques, « Vaut mieux entendre ça que d’être Beethoven ». . Fort heureusement, la scolarité était finie et l’incident aurait certes des répercussions (quelques années de déboires, peut-être) mais sans atteindre le niveau des malheurs d’Hector.

Le dernier jour vint. Les jeunes élèves allaient se séparer, parfois définitivement. Ils savaient que là-bas, ils seraient de toute façon étrangers les uns envers les autres. L’instant était unique. Beaucoup étaient angoissés. A l’étonnement général, on vit Giuseppe et Richard, qui n’avaient jamais été très proches, échanger quelques mots à voix basse à l’instant du départ.

– Mon vieux Suce-boules, il y a peu de chances que nous nous revoyions là-bas.
– Je suis bien d’accord, Barbe-noire.
– Mais toi et moi, nous savons une chose que les autres ne savent pas…
– Oui, modestie, influences, maîtres, public, caractères, succès, échecs… peu importe.
– Nous serons les géants de demain !

Et ils eurent leur première et unique accolade.

 

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