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L’instant lyrique au banc d’essai

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Enquête
9 octobre 2014

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« Imaginez un lieu totalement tourné vers la vie, l’émotion, la beauté… Imaginez un animal libre et sauvage en plein Paris… » La communication d’Eléphant Paname promet beaucoup. Elle a le lieu pour : un hôtel particulier, rue Volney à Paris, à quelques pas du Palais Garnier, érigé sous Napoléon III par Alexis Soltykoff, alors ambassadeur de Russie en France, diplomate donc mais aussi artiste, collectionneur et auteur de Lettres sur l’Inde qui lui valurent dans le monde le surnom d’« Indien ». Son grand-père fut l’amant de la Grande Catherine de Russie et – dit-on – le père du tsar Paul 1er.

Devenue siège social d’une banque parisienne, sa somptueuse demeure avait définitivement perdu son lustre jusqu’à ce que Fanny et Laurent Fiat entreprennent de la restaurer. Elle, ancienne danseuse de l’Opéra de paris, lui, peintre et plasticien, unis par les lois du sang. Ils sont frère et sœur. Sous les 800 m2 de faux plafonds, ô stupeur : « têtes de lions, visages de nymphes, entrelacs fleuris », l’intégralité de la riche décoration second-empire miraculeusement préservée, que l’on peut aujourd’hui admirer, intégralement restaurée et uniformément barbouillée d’un enduit ivoire censé donner « une âme plus moderne » à ce lieu magnifique. Il ne faut pas hésiter à en pousser la porte et en gravir les marches d’un escalier ivre, ne serait-ce que pour éprouver l’insoupçonnable vertige du temps qui passe.

Désormais centre artistique, baptisé Eléphant Paname en référence à la nature même de l’entreprise, pachydermique mais aussi chimérique – tout au long du XIXe, l’éléphant a fait rêver les bâtisseurs parisiens – le lieu est essentiellement dévolu à la danse et aux arts plastiques, Fanny et Laurent obligent. Mais le lyrique peut y être invité. Une exposition Verdi l’an passé marqua le bicentenaire de la naissance du compositeur de La traviata. Violetta aurait pu habiter entre ces murs tapissés de stucs.

Cette saison, c’est « L’instant lyrique », une initiative du ténor Richard Plaza (le disque nous apprend qu’il fut le Prince Paul aux côtés de la Grande Duchesse de Lucia Valentini-Terrani en 1996 à Martina Franca), qui ramène l’opéra sous les lambris, avec un maitre mot, l’intimité, celle des salons où après avoir causé, on suspend les conversations afin de laisser place à la musique. Le 2 octobre dernier, un concert privé rodait la formule. Accueillis par une coupe de champagne et des hôtesses en uniforme de British Airways, partenaire de la manifestation, une cinquantaine d’invités se retrouvaient aux alentours de 20 heures dans les galeries du 2e étage. Public tout sauf interlope, à la maturité aisée, visiblement familier, s’ébaudissant en groupes sombres. A l’exception d’une robe rouge, le noir des habits prédomine. Pas de petit fours mais de quoi tromper sa faim en croquant des gressins – Kimbly forcément –, des amandes et des noix de cajou. Une réception plus Paris que Paname, moins « libre et sauvage » que soumise et civilisée.

Le concert a lieu à l’étage au-dessus dans le foyer, salle rectangulaire stuquée elle aussi, où sont alignées des rangées de chaises face au piano. Au fond de la pièce, un miroir double l’espace ; les portes fenêtres ont été entrouvertes pour que l’air circule. Inutile précaution, octobre se prend pour juillet, la température dehors est estivale, l’air dans la pièce chaud et moite. Le programme sert d’éventail. Il réunit deux mezzo-sopranos parmi les meilleures que la France compte aujourd’hui – Karine Deshayes et Delphine Haidan.

La proposition est originale. Il n’est pas si commun d’apparier deux tessitures identiques, qui plus est dans une succession de duos : mélodies dans un premier temps – Mendelssohn, Schumann, Fauré, Saint-Saëns –, extraits d’opéras dans un deuxième. Les limites du répertoire impliquent des entorses à l’orthodoxie vocale. Karine Deshayes chantera certes Sesto (Giulio Cesare), Giuletta (Les Contes d’Hofmann) et Elena (La donna del lago) mais aussi Vitellia (La Clemenza di Tito), Fiordiligi (Cosi fan tutte) et même Susanna (Le Nozze di Figaro) ! Peut-on faire plus soprano ? Cette répartition des rôles n’est pas sans conséquence. Astreint à des hauteurs inhabituelles, l’aigu en fin de soirée montre quelques signes de fatigue. La voix pourtant n’a jamais paru aussi belle, ronde, égale, radieuse. Cette plénitude du son s’exerce au détriment de la diction mais Karine Deshayes rayonne – cela s’entend, cela se voit – et sa joie est communicative.

Bien qu’apparentés, les timbres des deux cantatrices ont chacun leur identité. Les voix se cherchent un peu, se trouvent vite et le chant écoule son flot généreux, intarissable, enivrant (non, ce n’est pas un effet du Champagne bu auparavant). Dans le registre inférieur, Delphine Haidan  fournit l’indispensable contrepoint. Elle est l’ombre qui sculpte la lumière. Etrange Comtesse Amalviva et, à l’autre bout de l’échelle, insuffisante Cornelia mais entre ces deux extrêmes, gourmande Dorabella, sensuel Nicklause, ardent Malcom… Au piano, Antoine Palloc a fait de l’accompagnement son métier. Là aussi, cela s’entend. Un bis, un seul, toujours à deux voix, « Somewhere over the rainbow » pailleté d’étoiles et les invités se dirigent lentement vers la sortie non sans avoir salué les artistes et le maître de cérémonie, Richard Plaza, visiblement satisfait de ce coup d’essai.

Delphine Haidan reviendra à L’Elephant Paname le mercredi 21 janvier 2105 aux côtés de Julien Marcou à la harpe et Eric Courrèges au violoncelle. Antoine Palloc accompagnera le ténor Manuel Nuñez Camelino le jeudi 22 janvier et la soprano Nathalie Manfrino, le 23. Faut-il aller ? Oui, sans hésiter.

>> Plus d’informations à venir sur www.elephantpaname.com.

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