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L’île de Robinson

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Actualité
18 mai 2009

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A propos de Juliette Deschamps et d’Altre Stelle
 

  

 Altre Stelle, donné début mai au Théâtre des Champs Elysées après un rodage au Luxembourg et en Province, nous a déconcerté.

 

Le dispositif semblait reconduire Era la Notte, qui avait remporté un beau succès. De ce spectacle, nous n’avions vu que des photographies semblant des Caravage, ou des La Tour, avec ces à-plats de pénombre et ces ocres d’Italie.

 

Les airs retenus pour Era la Notte (et publiés chez Naive) puisaient à la source de ce baroque nocturne et douloureux dont Monteverdi est le maître. Dans Altre Stelle, nouveau spectacle de Juliette Deschamps, les personnages changent. C’est Didon, c’est Médée, c’est Armide et Ophélie, vues par des compositeurs basculant vers le romantisme, ou le faisant triompher. Mais la chanteuse, Anna Caterina Antonacci, est la même. Le huis clos persiste. La solitude aussi. Mais nous attendions, de nouveau, ce qui dans Era la Notte semblait être un monde retrouvé, dans sa décrépitude certes, et dans son abandon, comme au fond d’une cour d’immeuble sale on découvre les décombres d’un palais oublié. Nous attendions, osons le dire, quelque chose d’esthétisant, qui nous eût trempé pendant une bonne heure dans les eaux tièdes d’une décadence aimée.

 

Rien de tel ne nous fut offert. Décor noir, comme un triangle dont la rampe serait la base, fuyant vers une porte de fond de scène derrière laquelle parfois on verra la chanteuse changer de robe. Des rais rouges traversent ce noir. Les accessoires sont rudimentaires, à la fois bruts et symboliques – un verre, un chandelier, un livre. Deux enfants apparaissent parfois, malmenés par leur mère encolérée, ou bien simplement témoins d’un délire et d’une détresse. Ils lisent la lettre de Renaud à Armide. Et, loin d’être immergés dans le bain douillet d’un art codé pour élites ennuyées, nous voici brusqués, sans cesse. Nous voici toujours sommés de faire le saut d’un air à l’autre, sans toujours comprendre ce qui les relie. Nous voici priés de comprendre non telle gestuelle baroque, mais de saisir un geste théâtral dont la motivation n’est pas immédiatement claire. Priés aussi de deviner si ce mur qui s’ouvre sur de la neige en rafales est symbole ou image. Ou encore de reconnaître dans telle tenue un film de Cassavetes. Bref, de référence secondaire en postures primaires, du mouvement violent à l’immobilité absolue, nous suivons, lecteur malhabile, un parcours tendu entre deux extrêmes, pendant un peu plus d’une heure, ce qui est fort peu au regard de la dose tragique injectée.

 

Il nous a fallu comprendre beaucoup de choses, dans Altre Stelle : l’enchaînement, les gestes, les non-dits, les allusions, le refus systématique du joli. Et finalement, il nous aura fallu une petite explication de texte de la part de Juliette Deschamps.

 

Sincèrement, il faut tuer d’emblée le débat. On se moque complètement de savoir que Juliette Deschamps s’appelle Deschamps Juliette. Que cela lui facilite ou non la vie, que cela l’oblige à s’inscrire en faux contre certains partis pris parentaux ou non, que cela l’embarrasse ou non. Qu’une enfant du théâtre se jette dans le théâtre est aussi banal, au fond, que de voir des générations de polytechniciens ou des filiations de funambules, de bouchers-charcutiers et d’experts-comptables. Chacun son liquide amniotique.

 

Au moins, c’est clair d’emblée, Juliette Deschamps ne réfute pas le terme qui vient, approximatif, qualifier son spectacle Altre Stelle : janséniste. Une austérité, une rigueur presque ostentatoire, un refus de toute joliesse, de toute concession au lyrisme épanoui, sont la marque de fabrique de son spectacle, et peut-être de sa conceptrice. Du reste, on aura eu tort de croire qu’il en allait autrement d’Era la Notte, dont les photographies somptueuses traduisant un baroque finissant trahissaient, en quelque sorte, un spectacle ascétique et minimaliste, délibérément. Cette recherche de ce qui ne complaît pas est explicite. Elle sacrifie du reste bien des aspects considérés comme secondaires. D’abord, elle se moque des codes de l’opéra, de ses poses, de ses manières. Ensuite, elle se moque assez des conventions du théâtre, avec son éloquence corporelle et sa construction logique. Enfin, elle ne se plie pas aux oukazes de l’érudition – car elle s’est entendu rappeler par quelque cuistre qu’Armide n’avait pas d’enfants, ce qu’elle n’était pas sans savoir, et dont elle se fichait totalement.

  

Cela fait beaucoup de refus, et par là-même un sentier étroit. Sans revenir outre mesure sur la biographie de Juliette Deschamps, on reste étonné de voir à quel point elle a voulu ce sentier. Assistante de Louis Langrée, puis apprentie dramaturge à l’Opéra de Paris, mais aussi journaliste sur France-Culture, assaisonnant le tout de cours de théâtre, d’une khâgne, et même d’embryons de cours de chant dont elle comprit vite qu’elle ne tirerait pas grand-chose, puisque ne pouvant aller au-delà de Cherubino quand elle se fût rêvée quelque Isolde, elle a tourné littéralement autour du grand corps étrange du théâtre, sans trop savoir qu’en faire. Sa place était là, c’était certain – presque péniblement certain, puisque ni musique, ni théâtre, ni chant ne semblaient devoir lui promettre une issue. De même, assistanat à la mise en scène, ou dramaturgie, ne lui donnaient pas sur le plateau l’empire qu’elle se rêvait. Elle était comme une putschiste en mal de potentats à capter, comme une prédatrice en mal de festin. Il lui fallut donc inventer elle-même son banquet : ce fut Era la Notte. Puis , justement, Le Banquet, le dialogue de Platon mis en scène et lardé de musiques, et Rouge Carmen, tentant l’alchimie du Flamenco et de Mérimée. Spectacles rêvés, pensés, conçus et surtout intensément voulus, comme si elle avait voulu de cette manière conquérir le territoire dont elle rêvait, et comme si elle l’avait pour cela inventé de toutes pièces. Le théâtre de Juliette Deschamps, c’est un peu l’île de Robinson Crusoé : il lui aura fallu cette mise au désert pour inventer son monde. Port-Royal, côté janséniste, avait aussi nom « le désert ». Anna Caterina Antonacci est quelque part entre Vendredi et Monsieur Arnauld.

 

 

Cette volonté de se fabriquer à soi-même son théâtre ne vaut rien si l’on n’y met pas ce que l’on croit être soi. Dans l’artefact original qu’est Altre Stelle, Juliette Deschamps a sans doute mis bien des obsessions, moins psychologiques qu’artistiques. Quête de ce qui fonctionne au cordeau. Quête de l’image juste (le panneau noir s’ouvrant sur des rafales de neige a cette mission moins symbolique qu’imagière, ou imaginaire). Quête de ce qui rompt et déchire, et non de ce qui vivote ou négocie – aussi réfute-t-elle radicalement la notion de pasticcio, qui est aménagement de beaux morceaux, se reconnaissant sans doute davantage dans celle, grecque et même de cette Grèce des hymnes et des épopées, de rhapsodie (où l’on coud ensemble des pièces éparses portant chacune leur charge de passion).

 

Problème : comment faire lorsque soudain, la Carrière s’ouvrant, on n’aura plus la main sur la totalité des spectacles, mais sur leur articulation scénique seulement ? Bientôt se profile Agrippina de Haendel avec Biondi à la Fenice. Et à l’horizon, le renouvellement de la production de Carmen au Staatsoper de Vienne (2012). C’est là quitter le carreau du temple pour entrer par le portique sacré dans le sanctus sanctorum. Saura-t-on encore imposer sa marque ? Saura-t-on encore trouver le sentier étroit de ce jansénisme, qui est l’autre nom d’un refus presque viscéral de ce qui est facile et plaisant au premier regard ? La réponse à ces questions d’interviewer pathétique est abrupte et frappante : « d’abord, la bonne nouvelle, c’est que je vais pouvoir vivre de mon travail ». J’aime assez ce bon sens-là. Et même, je crois qu’il est la face absolument terrienne et réaliste d’une Juliette Deschamps dont la mine pourrait faire croire à une artiste frêle. Dans cette réponse, j’ai entendu – avec raison, je pense – une réponse d’artisan, de celle qui fait son théâtre comme on dégrossit un marbre ou comme on se fait, avant toute silhouette, un fond de toile et une palette, et non comme on rêve indéfiniment, tel Diderot dans son fauteuil. L’artiste au labeur, et qui veut en vivre, légitimement.

 

C’est là sans doute que se révèle ce qui, dans Altre Stelle, serait presque rendu invisible par son côté dérangeant, déstabilisant, voire carrément inconfortable  : une vraie force.

 

Car s’interroger sur un spectacle, se laisser déconcerter, ne pas passer à autre chose tant qu’on n’aura pas eu le cœur net de ce qu’on a cru voir et comprendre, c’est bien le signe qu’il y avait là quelque chose, comme on dit bêtement, c’est-à-dire un champ magnétique en action, l’attraction d’un soleil noir, la fascination étonnée et parfois trouble d’un théâtre inhabituel.

 

Au fond, tenir cela dans le creux de sa main, on aurait dû le comprendre plus tôt, est le fait d’une artiste foncièrement pratique, toute à la construction, à la fabrication, comme le sont les vrais gens de théâtre, moins songe-creux que manœuvriers de la représentation, ouvriers d’un horizon rêvé qu’ils n’auront de cesse d’incarner dans des toiles, des corps et des éclairages. C’est là que Juliette Deschamps n’est plus une vraie janséniste, car elle n’est pas assez dégoûtée du monde ni confinée à ses méditations. Son théâtre est une abstraction faite vivante et incarnée. Dans son désert, elle plante ses tréteaux et pousse sa troupe. C’est moins les Pensées que Le Capitaine Fracasse.

 

Elle a devant elle des rencontres avec de grands chanteurs et de grands chefs d’orchestre. Ils trouveront devant eux une jeune femme à l’œil clair dont ils ne se méfieront pas. Et puis, ils se retrouveront sommés de faire ce qu’elle aura voulu qu’ils fassent et, ô merveille, se souviendront qu’ils étaient là aussi pour se livrer à un jeu un peu oublié : le théâtre.

 

Sylvain Fort

  

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