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Laurent Naouri : « J’ai l’intuition que Iago est un rôle qui me va pas trop mal… »

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Interview
18 novembre 2013

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Après le rire, les larmes. Falstaff à Glyndebourne a été, du propre aveu de Laurent Naouri, un de ses plus grands succès public et critique. Qu’en sera-t-il de Iago qu’il interprètera pour la première fois du 21 novembre au 2 décembre à Bordeaux ?

 

Quel est le plus difficile : jouer ou chanter Iago ?

Le jouer, très certainement. Je sors de Falstaff qui est l’autre face de la même pièce et qui, déjà, est une fête de la couleur, du mot et de l’intonation justes. Iago est presque encore plus précis, c’est-à-dire que les possibilités – tout ce que cela suppose de sous-entendus, d’insinuations, en termes d’interprétation – sont quasi illimitées. L’écriture change pratiquement à toutes les lignes et ce n’est pas une question de difficulté vocale, c’est plus la difficulté de se dire « que vais-je faire de tous ces choix qui sont devant moi ? ».

Justement, qu’allez-vous faire de tous ces choix ?

Tout dépendra du metteur en scène. Je crois peu au travail d’interprétation avant d’être au théâtre. Mon but est d’arriver musicalement prêt. Pour le reste, je suis là avec toute une série d’options possibles. Pour Iago, le risque est de tomber dans la caricature du super vilain. En même temps, il y a forcément cette noirceur presque caricaturale, cette fascination qu’éprouve le personnage pour sa propre capacité de nuisance – que l’on trouve aussi chez Shakespeare mais qui est encore plus présente chez Verdi. Les dangers sont partout de sombrer dans l’excès et il ne faut pas l’éviter parce que cela fait partie du langage théâtral. Il y a toujours, même dans la plus grande noirceur, une forme d’humour sous-jacente. On est dans un drame qui commence par des petites allusions du genre « Onesto ? » « Che nascondo in core, signore ? ». Ce ne sont pas des phrases difficiles à chanter mais il faut en trouver la justesse.

La justesse de l’interprétation est également primordiale dans Falstaff.

Tout à fait. Les deux rôles ont été créée par le même interprète – Victor Maurel –, ce n’est pas un hasard. Verdi parait-il n’était pas entièrement satisfait parce qu’il le trouvait un peu trop cabot mais bon, il l’aimait quand même, sinon il ne l’aurait pas engagé ! Falstaff et Iago n’exigent d’ailleurs pas un cantabile aussi naturellement beau que les autres barytons verdiens.

Peut-on d’ailleurs les qualifier de barytons verdiens ?

Non, la preuve, c’est que Falstaff a été chanté par Raimondi et par van Dam. Je ne crois pas que van Dam ait jamais chanté Iago. Je n’en sais rien. Dommage, il aurait pu. Aujourd’hui, je trouve Iago plus facile à chanter que Falstaff. Pour moi, le rôle comporte en tout cas moins de passages techniquement délicats. Il ne s’agit d’ailleurs pas de la même voix, en termes de couleurs. Regardez le livret de Falstaff, ce n’est pas par hasard si les paroles sont truffées de « o ». Des « o » partout. C’est rond, c’est gros, c’est rond ! Vous « chontez » comme « ço ». Reste que dans les deux rôles, il faut avoir le culte du mot.

La nationalité française de Victor Maurel a-t-elle eu une incidence sur votre choix de chanter ces deux rôles ?

Je n’ai pas choisi, je ne choisis jamais, on me propose et je me contente d’accepter. Puis, chez Verdi, j’ai aussi fait Germont dans Traviata – qui n’a pas été écrit pour Maurel – et on m’a proposé Macbeth, que je n’ai pas pu faire. Il se trouve que Falstaff m’est particulièrement bien convenu et que la production de Glyndebourne a été un de mes plus grands succès public et critique. Ce qui est français là-dedans ? Franchement, je ne vois pas. On pourrait croire que traduire Shakespeare en italien ou en français, pose à peu près les mêmes problèmes. Les deux langues sont voisines. En fait, non. Je crois qu’il est beaucoup plus facile de traduire Shakespeare en italien qu’en français, parce que l’italien partage avec l’anglais une richesse de vocabulaire que curieusement le français n’a pas.

Vous ne choisissez pas vos rôles ; vous ne choisissez pas non plus les metteurs en scène avec lesquels vous travaillez ?

J’aimerais bien (rires) ! Il se trouve que j’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière et que j’ai beaucoup plus de bons souvenirs que de mauvais : Laurent Pelly, David McVicar, Pierre Constant et plein d’autres. Peut-être parce que ces metteurs en scène ont souhaité travailler avec moi ou parce que les directeurs d’opéra ont vu que l’alchimie pourrait fonctionner. Dans l’ensemble, à deux ou trois petits écueils près, j’ai toujours apprécié notre collaboration.

Même quand l’interprétation du metteur en scène n’était pas la vôtre ?

Evidemment, il est plus agréable d’aller dans le même sens. Les réalisations les plus convaincantes se font le plus souvent dans l’harmonie et la connivence mais il peut parfois être intéressant d’aller à l’encontre de ses propres convictions. C’est une exploration, ça fait chanter différemment, je ne dirais pas que je chéris au maximum ces expériences mais je ne les renie pas.

Avez-vous déjà travaillé avec Gabriele Rech qui met en scène Otello à Bordeaux ?

Pas du tout. J’avance en terre inconnue comme dirait Frédéric Lopez (rires). Je ne sais pas du tout où je vais. Je sais que la production a déjà été faite mais je ne l’ai pas regardée. D’une manière générale, je préfère laisser le terrain vierge, sauf si je n’ai que deux jours que pour me préparer, dans le cas d’un remplacement soudain.

Pensez-vous, comme l’affirment certains, qu’il existe une attirance homosexuelle de Iago pour Otello ?

On peut toujours voir un tas de choses. Moi ce que je ressens de Iago, c’est une profonde tristesse, une mélancolie, qu’elle soit ou non inspirée par une fascination homosexuelle. Je n’ai pas assez d’indices concordants pour l’affirmer. Je n’ai d’ailleurs pas besoin de savoir à quoi attribuer cette mélancolie. En lisant Shakespeare, on pourrait même se dire que Iago soupçonne Otello de l’avoir trompé avec sa femme. Bon. En même temps, là n’est pas le propos. Il s’agit plus d’illustrer le sentiment de la jalousie et de la manipulation que d’en explorer l’origine psychologique. Si vous commencez à calculer le nombre de nuits qu’Otello et Desdemona ont passé ensemble – une deux –, comment est-ce que, de façon réaliste, Cassio pourait avoir passé mille et mille nuits, comme le dit chez Shakespeare Otello dans son délire de jalousie ? Ce n’est clairement pas ce réalisme-là qui intéresse Shakespeare et Verdi mais plutôt le venin insidieux, la capacité de torturer dans laquelle Iago se réalise. D’ailleurs il est significatif qu’à une époque où, suivant l’exemple de Wagner, tout le monde compose en utilisant des leitmotivs – y compris Debussy –, le seul thème qui revient tout le temps dans Otello est celui de la jalousie, cette vrille qui revient constamment dans la partition : tagada, gada ; tagada, gada ; tagada, gada. Après, on peut faire des spéculations mais ce n’est pas nécessairement ce chemin-là qui m’intéresse.
 
Quel Iago écoutez-vous de préférence ?

Aucun en ce moment. J’en ai écouté beaucoup mais depuis que je prépare le rôle, je préfère m’abstenir. J’en ai plein dans la tête. J’aime beaucoup le côté très bien chantant de Piero Cappuccilli. Je reste sur cet Otello de Kleiber qui me laisse assez… De tout ce que j’ai écouté… Peut-être parce qu’il est dirigé par Kleiber… C’est assez ma came, comme on dirait.
 
Vous chantez ce premier Iago dans une salle à taille humaine : le Grand Théâtre de Bordeaux.

Oui, j’ai l’intuition que Iago est un rôle qui me va pas trop mal et qui pourrait dans les années à venir faire partie de mon répertoire. C’est idéal et plus confortable de commencer dans une salle de dimension relativement modeste.

C’est aussi plus approprié pour rendre perceptible toutes les intentions du rôle.

Bien sûr ! De toute façon, l’opéra, c’est fait idéalement, pour 1500 personnes au maximum. Et idéalement, pas en HD et dans une salle. Tant mieux, lors des retransmissions, si on voit les maquillages et si on a l’impression que tout le monde a la voix de Jon Vickers, mais bon…
 
Vous-même enregistrez peu…

Parce qu’on ne me le demande pas ! La tessiture de baryton n’est pas idéale pour vendre des disques. Si vous regardez, il y a très peu de barytons ciblés par des maisons de disques. Je suis très content de ce que j’ai fait sur les mélodies de Roussel et de l’enregistrement d’Aci, Galatea e Polifemo que je vais refaire avec Emmanuelle Haim le 19 octobre au Théâtre des Champs-Elysées. Ce sont mes deux bons souvenirs.

Et Dardanus ?

Je trouve que je l’ai beaucoup mieux chanté quand on a fêté l’anniversaire de Rameau à Paris. Vous avez raison, Dardanus est un bel enregistrement. Il y en a d’autres. La Résurrection aussi. J’étais jeune, il y a des trucs que j’aurais aimé mieux faire. J’adore cette pièce. C’est vrai que j’ai eu la chance de participer à des enregistrements exceptionnels, je trouve les autres interprètes magnifiques, je suis plus critique à mon égard.

Avec Iago, vous tournez la page du répertoire baroque ?

Non, au contraire, je suis content de refaire Aci, Galatea e Polifemo. D’un autre côté, je me suis aperçu que les deux dernières productions de baroque français sont loin d’être les meilleurs succès critiques que j’ai eus. Est-ce que ce répertoire me convient encore ? Je ne sais pas. J’aime ce genre de musique, je ne suis pas exclusif. Je ne fais pas de calculs. Mais mes derniers Pelléas et Falstaff ont été beaucoup plus convaincants. Même Traviata, d‘ailleurs.

Voyez-vous, comme Verdi à l’époque où il composait Otello, beaucoup de Iago autour de vous ?

C’est marrant ! C’est Verdi qui disait ça ? Je crois qu’il faut remettre le compositeur dans son contexte, à 80 ans, avec une grande solitude et une vie plus ou moins d’ermite depuis la mort de sa compagne, Giuseppina Strepponi. Ce genre de constat n’est jamais un constat objectif mais plus un ressenti dû à un vécu infiniment plus sévère et plus grand que tout ce que je pourrai jamais connaître.
 
Propos recueillis par Christophe Rizoud le 2 octobre 2013

Giuseppe Verdi : Otello, Opéra national de Bordeaux, du 21 novembre au 2 décembre 2013 (plus d’informations)

Enregistrements cités :

  • Haendel : La Resurrezione HWV 47 – Laurent Naouri, Linda Maguire, Jennifer Smith, Annick Massis, John Mark Ainsley – Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski (Deutsche Grammophon)
  • Haendel : Aci, Galatea e Polifemo – Laurent Naouri, Sara Mingardo, Sandrine Piau – Le Concert D’Astrée, Emmanuelle Haïm (Virgin Classics)
  • Rameau : Dardanus – Laurent Naouri, John Mark Ainsley, Véronique Gens, Mireille Delunsch, Jean-Philippe Courtis, Russell Smythe, Magdalena Kozená, Françoise Masset, Jean-Louis Bindi, Jean-François Lombard, Marcos Pujol, Valérie Gabail – Les Musiciens du Louvre, Chœur des Musiciens du Louvre, Marc Minkowski (Deutsche Grammophon)
  • Roussel : Les Mélodies – Laurent Naouri avec Étienne Plasman (Flûte traversière), Billy Eidi(Piano), Yann Beuron(Ténor) – Luxembourg Symphony Orchestra Jean-Yves Ossonce (Timpani)

 
 

 

 

 
 

 

 

 

 

 

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