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Elīna Garanča : « J’adore tout ce qui touche l’Espagne »

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Interview
16 septembre 2010

Infos sur l’œuvre

Détails

 

Double actualité hispanisante pour Elina Garanča qui présentait ces derniers jours à Paris en avant-première le DVD de Carmen enregistré au Met au début de l’année et son nouveau CD Habanera – au menu par ailleurs du premier Cave canem de la saison. Près de quatre ans après notre première rencontre, la belle lettone confirme la construction réfléchie, progressive, prudente et ambitieuse, d’une carrière, avec ses contraintes et ses opportunités. Et tant pis si l’entretien n’a pas eu lieu en français, comme elle l’avait espéré en 2006. Sa maîtrise de notre langue progresse, ainsi que le DVD de Carmen le démontre de manière éclatante. Mais pas encore assez pour dépasser une forme de retenue (un « complexe » nous dit-elle !) ! Rendez-vous est pris pour la fois prochaine.

Riche actualité pour vous en ce mois de septembre. Commençons par Habanera, votre nouveau CD, le troisième chez DG, avec un programme original qui semble coller à votre personnalité …

 

Habanera succède à Bel canto, un disque assez classique qui m’a été très utile pour « poser » certaines balises dans ma progression. A un moment où je chantais Romeo des Capuleti,je voulais effectivement revenir à quelque chose de plus personnel, et aussi de plus cohérent avec toutes les Carmen que j’ai enchaînées. Cette alternance cohérente aide à progresser. Mais vous savez que j’adore tout ce qui touche l’Espagne, sa culture et j’ai choisi d’y vivre désormais. La construction du programme a été relativement facile avec Deutsche Grammophon même si, à côté de vraies raretés ou de choix très personnels, il fallait insérer quelques passages obligés. On a ainsi programmé la première version de la Habanera que j’aime beaucoup, à côté de celle que le monde entier connaît. Si cette première version était encore donnée aujourd’hui sur scène, le premier acte de Carmen aurait une tonalité très différente.

 

Pour le reste, ma connaissance de l’Espagne m’a évidemment beaucoup aidée. J’ai passé un très grand nombre de soirées dans des tavernes ou des clubs de flamenco. Et j’y ai découvert des sources musicales de grande qualité. C’est aussi pour ça que j’ai choisi d’enregistrer une chanson de José María Gallardo del Rey1 qui détonne évidemment un peu pour une chanteuse lyrique. Certains, qui pensent qu’un artiste lyrique ne doit pas aller trop vers le crossover, n’aiment pas du tout, d’autres adorent. Je suis en tout cas très contente de l’avoir fait et le compositeur m’a encouragée à persévérer.

 

Au risque d’abîmer votre voix ?

 

Evidemment, il n’est pas possible de chanter un tel air dans une grande salle, sans micro car la projection de la voix et son émission ne sont pas du tout les mêmes et on n’utilise pas les vibrateurs, dans le masque. En plus, un des instruments de l’orchestration, le cajón, fait un bruit énorme ! Mais, à petite dose, dans une petite salle, ou avec un micro, il n’y a pas de problème.

 

Pour certains morceaux, vous avez choisi des arrangements pour guitare.

 

Pour certaines pièces de Manuel De Falla, en effet, nous avons fait plusieurs essais, au piano, avec l’orchestre. Mais c’est la guitare, sur un arrangement de José María Gallardo del Rey, qui convenait le mieux. C’était en tout cas mon sentiment.

 

Le débat public en France a tourné une bonne partie de l’été autour des Roms, du sort des « gens du voyage ». Vous proposez un album sur les tsiganes au même moment, avec un extrait de Candide, de Bernstein, intitulé « I am easily assimilated »2… Seriez- vous une artiste engagée ?

 

J’ignorais cet élément de l’actualité française… Je ne peux pas dire que je me sente particulièrement de gauche, de droite, ou « verte ». Vous savez, dans mon pays, l’enseignement de l’histoire était assez limité et l’ouverture sur le monde plutôt faible. J’ai quand même eu la chance de vivre au milieu de l’élite, à Riga, avec des philosophes, des artistes, des avocats, des professeurs. C’était stimulant. Par ailleurs, c’est vrai qu’avec l’âge, la prise de conscience de certaines choses est plus nette. Ainsi de la crise qui touche le monde entier depuis plusieurs mois. La Lettonie est dans un très triste état, en quasi faillite. Et la crise nous touche aussi, nous les artistes, et sévèrement. Certains ont perdu leur job ; d’autres ont vu leurs contrats annulés car les théâtres renoncent à des productions ; les cachets, dont les miens, sont revus à la baisse… Bref, il n’est pas possible de vivre hors du monde.

 

Quid de votre prochain CD avec la Deutsche Grammophon ? Retour à un programme plus traditionnel ?

 

Je songe à un programme de Lieder – nous en avions parlé il y a trois ans ! -, mais je ne peux pas en dire plus. Rien n’est décidé.

 

Elina Garanča (Deutsche Grammophon)
 

Venons-en à l’autre actualité, le DVD de Carmen, capté au Met en janvier dernier, avec le Don José de Roberto Alagna.

 

Vous vous rappelez que je ne devais pas chanter cette série de Carmen3 et puis Peter Gelb a tellement insisté que j’ai accepté d’anticiper mes débuts au Met dans ce rôle. Il y avait eu auparavant Riga et j’ai encore chanté Carmen dans les thermes de Caracalla à Rome, à Valence, à Munich et Covent-Garden. Mais je suis tellement heureuse d’avoir interprété le rôle à New-York et de recommencer dans quelques semaines. Vous savez, c’est rare dans une carrière de se trouver à un moment où tout marche sur des roulettes : j’étais en forme, le cast est excellent, le chef formidable, la production me plaisait… J’ai passé des semaines vraiment exceptionnelles. Avec Roberto, ce fut effectivement une nouvelle expérience intense. Il m’a du reste beaucoup aidée pour la prononciation du français. Mais ce qui est exceptionnel, c’est cette intensité, chaque fois renouvelée, chaque fois différente.

 

On vous voit, au début de l’acte II, quand Don José rejoint Carmen chez Lilas Pastia, mettre dehors Mercedes et Frasquita en murmurant, en français, « vite, allez, allez » comme si vous improvisiez…

 

Mais c’était le cas ! On était tous tellement pris dans le théâtre et dans l’action que cela venait naturellement et je crois que c’est ce qui fait le prix de cette captation. Par ailleurs, je dois dire qu’on a travaillé dur pour la mise au point du film, avec le réalisateur. Après un premier enregistrement, avec les douze caméras qui étaient un peu partout, on a passé une journée entière à visionner le résultat, pour ajuster le cas échéant nos positions sur scène pour que telle expression soit, au moment opportun, bien captée par les caméras. Un travail de précision.

 

Les images prises backstage, immédiatement à votre sortie de scène, avec Renée Fleming en intervieweuse, donnent au spectateur le sentiment d’être aux côtés des artistes…

 

Tant mieux si vous aimez, parce que pour nous, les chanteurs, c’est quand même assez difficile de devoir répondre à des questions alors que vous venez juste de terminer une scène intense.

 

Pour terminer avec Carmen, imaginez-vous vous lasser du rôle ?

 

Je dois dire que je suis contente d’alterner les périodes après avoir approfondi un rôle. Il y aura à nouveau une Carmen à Palerme4 et ensuite une longue pause. Je pourrai alors retourner en particulier vers certains rôles belcantistes et vers Mozart. Je n’aime pas faire le yoyo d’un mois à l’autre. J’aime approfondir les rôles, les travailler avec soins. Cela n’est guère compatible avec un rythme trop soutenu.

 

Elina Garanča (Deutsche Grammophon)
 

Justement, vous avez beaucoup chanté, beaucoup enregistré depuis quelques années. Quel regard portez-vous sur votre instrument ?

 

J’ai le sentiment qu’il s’est arrondi, assombri peut-être un peu, élargi, même. Mais je ne veux pas perdre mes aigus. Pour rien au monde ! Si vous voulez un bon si naturel, il faut des contre-uts ou des contre-ré qui tiennent la route. Je me fie beaucoup à mon instinct, à l’Elina qui est là (elle montre sa tête – NdR), à l’Elina qui est ici (elle montre son cœur – NdR) et à celle qui est là (elle montre son ventre – NdR) ! J’en parle aussi beaucoup à mon mari et à ma mère.

 

Avez-vous décidé de renoncer à certains types de rôles ?

 

Je crois qu’effectivement, le Rossini virtuose que j’ai chanté, comme Angelina ou Rosina, appartiennent au passé. Ces rôles ne correspondent plus vraiment à ma vocalité, et je n’ai pas du tout le même instrument que certaines collègues comme Joyce Di Donato ou Vivica Genaux. Elles ont, comme du reste certains chanteurs – je pense à Juan Diego Florez ou à Maxim Mironov – un timbre, un vibrato qui va très bien dans ce répertoire. Moi, non ! Je continuerai à chanter des rôles belcantistes mais je pense que Bellini ou Donizetti me conviennent mieux aujourd’hui que Rossini. Il y aura des Giovanna Seymour (Anna Bolena), des Romeo… mais plus de Cenerentola.

 

J’essaie de construire mon répertoire de la manière la plus rationnelle possible. J’ai dans la tête les rôles que j’ai envie de chanter dans quelques années. J’ai même à l’esprit les distributions, les lieux idéaux. Mais pour y arriver, il faut du travail, de la persévérance, de la prudence. Mon ambition est simplement que les spectateurs, les auditeurs pensent que, dans telle ou telle oeuvre, j’ai réussi à apporter ma contribution à l’interprétation de rôles que d’immenses chanteurs ont auparavant illustrés. Il ne s’agit pas de « rentrer dans l’histoire » mais d’essayer d’apporter sa touche personnelle, de faire entendre quelque chose de différent. Cela demande du temps. Je songe en ce moment à Dalila, mais j’ai déjà refusé des Eboli, ce sera pour plus tard. Et Amneris, dont je rêve, ce sera pour plus tard encore. Si je fais tout cela tout de suite, que ferai-je ensuite ?

 

Après vos débuts aux Etats-Unis, dans Rosine, puis Cenerentola et maintenant Carmen, le Met compte sur vous et les critiques américains vous ont adoptée. Vous avez aimé chanter au Met ?

 

Oui ! D’abord j’aime ces salles énormes. Arriver sur scène et voir le public, immense, j’adore. Et puis j’aime beaucoup travailler avec l’ensemble des équipes artistiques et Peter Gelb. Ils m’ont programmée pour toutes les saisons prochaines, avec notamment Charlotte (Werther) et Oktavian (Der Rosenkavalier) et j’en suis vraiment heureuse.

 

Et Paris ?

 

Rien n’est malheureusement prévu, je ne sais pas trop pourquoi. Il y a des concerts, des récitals5, mais rien sur scène. Il avait été question d’une Charlotte à l’Opéra de Paris, mais je n’étais pas disponible. Je le regrette d’autant plus que le public français m’a toujours réservé un accueil vraiment chaleureux et que j’avais beaucoup aimé chanter à Garnier6 et à Bastille.

 

Après ces années aussi intenses, vous avez le sentiment que vous avez atteint les objectifs fixés, que vous êtes arrivée là où vous vouliez ?

 

Dans mon pays, on dit souvent qu’il ne faut pas regarder vers l’arrière… car sinon, le passé dévore le futur. Je suis dans cet état d’esprit.

 

Propos recueillis par Jean-Philippe Thiellay le 3 septembre 2010

 

1 Né en 1958

2 Extrait de l’acte I de Candide de Leonard Bernstein

3 Angela Gheorghiu était initialement prévue [NdR]

4 18-25 novembre 2011

5 Dans la série des Grandes Voix, Elina Garanča interprètera des mélodies espagnoles et des airs d’opéra le 5 octobre prochain, Salle Pleyel,

6 Sesto, de La Clemenza di Tito, puis Dorabella de Cosí, à Garnier, en 2006 ; Oktavian, pour une soirée au pied levé, à Bastille, en décembre 2006

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