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Création mondiale sur fond de polémique

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Humeur
7 avril 2011

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Le 31 mars dernier, le Festival Ars Musica programmait, lors d’un concert à l’affiche éclectique1, la première mondiale d’une œuvre controversée avant même sa création – le fait est assez rare pour être souligné ! En réalité, le débat faisait rage depuis quelques jours déjà au cœur du microcosme musical belge. Speechless song, being many, seeming one, de Luc Brewaeys, sur le sonnet n°8 de Shakespeare,n’aurait dû voir le jour qu’en mai et dans un tout autre contexte: celui des demi-finales du septième Concours Reine Elisabeth de Chant, où il aurait servi d’imposé. Or, le comité artistique, mais également le jury de présélection du Concours, qui comptent en leurs rangs José Van Dam, Jard Van Nes, Renée Auphan ou encore Tom Krause, ont jugé l’œuvre commandée au musicien belge trop ardue pour les candidats, notamment parce qu’elle comporte des quarts de ton, une difficulté particulièrement redoutée des chanteurs. Selon eux, la présence de cette pièce, qui plus est a cappella (hormis de brèves interventions de crotales joués par le soliste), risquait de décourager les concurrents, les jeunes chanteurs étant généralement plus fragiles et souvent moins armés que les instrumentistes pour aborder la musique de leur temps.

 

 

 

 

Sauf à pratiquer la langue de bois et à tomber dans le politiquement correct, nous ne pouvons pas dénier, a priori du moins, un certain fondement à la justification, très pragmatique (trop sans doute), du Concours Reine Elisabeth. Les chanteurs n’ont effectivement pas toujours un bagage théorique comparable à celui des violonistes ou des pianistes. Mais de là à en faire une généralité, il y a un pas que nous nous garderons bien de franchir. Ensuite, il faut bien admettre que si, aux XVIIIe et XIXe siècles, les artistes lyriques interprétaient couramment les œuvres de leur époque, ce qui était alors habituel relève plutôt, depuis le XXe siècle, de la spécialisation, sinon de l’exception. Mais un concours, nous rétorquera-t-on, a aussi pour vocation de découvrir l’exceptionnel et vise non pas l’excellence, mais la précellence. En outre, le défi que constitue l’appropriation d’une œuvre nouvelle devrait également stimuler un musicien. « Veut-on oui ou non confronter les candidats à la musique contemporaine ? » Telle est la vraie question soulevée par cette polémique, nous confie un compositeur. « C’est vexant pour l’auteur de cette pièce, mais aussi pour les chanteurs. Il ne faut pas les sous-estimer ! » s’offusque cette mélomane, hostile à la décision du Concours. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que si l’imposé est un passage obligé, il ne constitue pas en lui-même une épreuve éliminatoire, les concurrents présentant d’autres pièces en demi-finale. En revanche, il représente un moyen unique pour découvrir leur personnalité, puisqu’ils sont les premiers interprètes d’une partition inédite. De plus, ils ont quelques jours pour l’étudier et rien ne les empêche de solliciter aide ou conseils auprès des personnes de leur choix.

 

Laure Delcampe, qui avait présenté le Concours Reine Elisabeth (1996) avant de remporter le 1er prix d’opéra et le troisième prix pour la mélodie au Concours des Voix d’Or (1998), signe une performance éblouissante. Elle sera d’ailleurs ovationnée par le public, conquis par l’œuvre comme par l’engagement de son interprète. Aérienne et charnelle, vive mais aussi contemplative, d’une grande force de suggestion, Speechless song, beeing many, seeming one flatte la voix et semble laisser une marge appréciable à la liberté de l’interprète. Toutefois, elle exige aussi une technique et une sûreté vocales qui ne sont pas à la portée du premier gosier venu… Alors, Much ado about nothing ? Encore un buzz inutile, pour causer chébran ? Certainement pas, car si les points de vue semblent inconciliables, cette polémique a le mérite d’interroger notre rapport à la musique contemporaine, de (re) poser l’épineuse question de sa défense et de sa promotion, mais aussi de nous rappeler la vulnérabilité des artistes. A cet égard, les concours, malgré d’indéniables limites, ont plus que jamais un rôle à jouer pour révéler et soutenir les jeunes talents.

 

 Bernard SCHREUDERS

 

 

1 Ars Musica, International Contemporary Music Festival. Palais des Beaux Arts de Bruxelles, 31 mars 2011. Tallinn Sinfonietta, direction : Andres Mustonen. Laura Mikkola (piano), Kim Kashkashian (alto), Laure Delcampe (soprano). Œuvres de Charles Ives (The Unanswered Question), Giya Kancheli (Silent Prayer), Kaija Saariaho (Fourty heartbeats), Gilles Gobert (Piece for Chamber Orchestra (a delayed echo to an unanswered question), première mondiale), Erkki-Sven Tüür (concerto pour piano) et Luc Brewaeys (Speechless song, beeing many, seeming one, première mondiale).

 

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