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Cinq questions à Olivier Desbordes

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5 questions
17 août 2010

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Olivier Desbordes est le directeur artistique du festival de Saint-Céré1 depuis 1981. Il a contribué à pérenniser un festival consacré aux voix sous toutes les formes (opéra, opérette, théâtre, récital…). Des jeunes chanteurs peuvent ainsi parfaire leur formation et se confronter à un public aussi bien néophyte qu’exigeant et ce, dans des conditions parfois difficiles : cours de châteaux, salle de sports, etc. Épreuve finalement positive qui a permis de tisser des liens étroits avec des artistes devenus des collaborateurs fidèles aussi attachés à la manifestation que le public constant et de plus en plus nombreux. Un festival qui fête cette année ses trente ans…

 

 

Quels ont été les objectifs du festival ?

 

Venant du théâtre, j’ai essayé d’opérer une synthèse entre la scène et la musique. Cela m’intéressait de travailler à la campagne et de toucher des néophytes en la matière comme je l’étais d’ailleurs moi-même à l’époque. Le festival a trouvé son rythme de croisière en quelques années. Nous avons toujours engagé de jeunes chanteurs et je tenais à cette idée. Le niveau a progressé avec la création d’Opéra éclaté2 en 1985. La Région nous a aidés à faire tourner les spectacles pendant l’hiver. Après trente ans dans le milieu de l’opéra, je suis surtout frustré par les limites du festival qui ne permet pas d’être excessivement inventif. On est obligé de se cantonner, en gros, à Carmen, La Traviata et La Bohème… Je les adore, évidemment, mais j’aimerais pouvoir proposer des œuvres plus rares. Le public n’est pas assez nombreux au rendez-vous quand on leur montre un Lac d’argent mis en musique par Kurt Weill, par exemple. Cette œuvre avait été créée la semaine de l’élection d’Hitler, en 1933, et disait tout sur la suite des événements. Notre production avait plu. Par ailleurs, le bouche-à-oreille nous est favorable (nous donnons un spectacle différent tous les soirs, avec plusieurs dates possibles sur une durée de trois semaines), mais il nous faut remplir les salles. Certaines maisons d’opéra – je pense notamment à Dijon, que j’ai dirigée – fonctionnent avec une recette propre de 15 %. Nous utilisons 55 % de recettes propres. Vous avez là la limite de notre exercice. Je me dois de créer des spectacles populaires. Lorsque nous avons un très gros succès, nous nous permettons quelques tentatives plus pointues. Mais nous restons des passeurs avec quelquefois un rôle proche de celui du curé de campagne : debout devant la porte, à la sortie de l’église, en disant bonjour à tout le monde, en étant connu de tous et en connaissant soi-même tout le monde, à commencer par tous les élus.

 

Le festival a acquis une vraie notoriété dans tout l’hexagone pour sa grande qualité artistique mais jouit également d’une réputation de vraie convivialité à laquelle vous n’êtes pas étranger. Comment vous y prenez-vous ?

 

C’est dans notre nature ; je parle de moi aussi bien que des organisateurs et des bénévoles. Il ne s’agit pas de stratégie. Tout cela s’est construit artisanalement. L’outil s’est affiné. Les gens viennent avant tout passer un bon moment. Mais certaines opérations sont difficiles à imposer : je me suis cassé le nez sur un projet de fête libertine accompagnant la projection du film de Rivette, La Religieuse, avec un refus de la châtelaine. Dans un autre registre, certains m’ont reproché de faire de la musique contemporaine quand j’ai programmé L’Heure espagnole… Cela dit, nous avons un public de fidèles prêt à quelques nouveautés.

 

Que répondez-vous aux puristes qui pourraient vous reprocher de faire des réductions des opéras, de les métisser avec d’autres musiques comme pour Carmen arabo-andalouse ou de présenter de l’opéra dans des lieux qui ne sont pas prévus pour ?

 

Je n’aime pas les puristes. Dans le mot « puriste », il y a la notion d’art pur, de beauté, d’absolu. J’ai besoin d’un art vivant, avec sa succession d’imperfections qui crée une unité. J’ai le goût du paradoxe et déteste les positions totalitaires. De toute façon, on ne peut pas imposer sa vision de l’œuvre d’art. La relation avec l’art est toujours une affaire personnelle et il faut la respecter quelle qu’en soit la teneur. Il faut faire confiance à la pensée. Si l’école faisait cela, elle fabriquerait des hommes libres – mais dangereux, soit ! –, plutôt que des consommateurs. En cela, l’opéra m’amuse. Il est figé par des normes que j’adore « dénormaliser ».

 

Vous êtes donc un provocateur ?

 

Prenons la Carmen arabo-andalouse : est-ce de la provocation ou un vrai choix de mise en scène doté d’une vision cohérente ? Montrer un Don Juan en rocker peut épater le bourgeois, mais travailler une œuvre dans le fond permet de dire des choses autrement plus profondes sur notre vie actuelle. En ce qui concerne La Belle de Cadix , œuvre de commande, j’ai d’abord voulu faire de la provocation, puis je me suis dit que j’allais raconter tout simplement l’histoire. Plutôt que de braquer les spectateurs contre l’œuvre ou contre moi, j’ai cherché dans l’opérette les failles qui me permettraient d’y instiller ma vision. Je me suis découvert petit à petit des affinités avec l’œuvre. Cette équipe de cinéma qui quitte Cannes pour Cadix m’a fait penser aux cinéastes parisiens qui passent une demi-journée de tournage en banlieue. Avec mes collaborateurs, nous sommes allés en Espagne et avons vu notamment les puces avec des couleurs très vives. L’amoncellement est d’un mauvais goût qui finit par devenir merveilleux. Au final, les plus ridicules sont les cinéastes. J’ai ensuite trouvé sympathique de travailler l’œuvre comme un exercice de style, un peu comme sont traités Pouic-Pouic ou Hibernatus.

 

Si vous aviez à faire un autre métier, quel serait-il ?

 

J’aurais voulu être écrivain. J’ai également une passion pour le cinéma ; d’ailleurs, mes mises en scène fourmillent de mille références au cinéma avec une prédilection pour les grands auteurs. L’une des poses de Mimi dans La Bohème est directement inspirée de Persona d’Ingmar Bergman, par exemple. Pourquoi ne pas faire un film-opéra, me direz-vous ? En réalité, j’avais un projet de film pour la Carmen arabo-andalouse qui a malheureusement avorté. Plutôt qu’une captation du spectacle, je voulais un vrai film, avec des gros plans sur des visages burinés et un authentique regard d’auteur. J’ai pensé à le réaliser moi-même mais les producteurs sont frileux quand il s’agit de trouver de l’argent pour quelqu’un qui n’a pas encore d’expérience cinématographique3. De plus, je crois qu’il est difficile de déplacer des montagnes pour son rêve d’absolu. Cela dit, le projet verra peut-être finalement le jour, qui sait ?

 

Propos recueillis au château de Castelnau-Bretenoux le lundi 9 août par Catherine Jordy

 

 

1 Voir le détail des manifestations sur le site http://www.opera-eclate.com/.

2 Opéra Éclaté est une structure de décentralisation lyrique qui a donné plus de mille représentations en France, en Espagne et au Maroc. Son objectif est de faire découvrir un vaste répertoire et de toucher tous les publics par un travail théâtral avec de jeunes chanteurs et des mises en scène traduisant l’esprit de notre époque.

3 Olivier Desbordes a toutefois réalisé un long métrage expérimental structuraliste en 1976, Requiem à l’aube.

 

 

© Nelly Blaya

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