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Bianca Castafiore : Sola, perduta, abbandonata

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Interview
22 décembre 2014
Bianca Castafiore : Sola, perduta, abbandonata

Infos sur l’œuvre

Détails

Au centre de Milan, à la Casa Verdi, où vivent leurs dernières années quelques grands noms et des anonymes de la scène lyrique, notre envoyé spécial a retrouvé Bianca Castafiore, qui venait tout juste de fêter ses cent ans. En 1984, un producteur suisse, Daniel Schmid, avait tourné un émouvant Baiser de Tosca dans ce même décor, sans même remarquer, parmi les figurants, celle qui fut l’une des divas les plus adulées du siècle passé. L’entretien qu’elle a bien voulu nous accorder s’est déroulé dans un sabir franco-italien toujours chantant et savoureux, mais malaisé à transcrire avec fidélité. C’est pourquoi nous avons pris la liberté de le restituer en français, parfois émaillé de quelques formules italiennes. Par ailleurs, nous avons cru devoir censurer certains noms propres, pour n’offenser personne. Dans son fauteuil électrique, visage buriné à la peau diaphane, mais l’oeil toujours vif, plongée dans l’ombre de ce passé maintenant lointain, Bianca Castafiore nous attend. Comme un beau fruit conservé amoureusement à la cave, elle s’est ridée, desséchée, et la frêle silhouette recroquevillée, légèrement voûtée n’est plus que le souvenir de la plantureuse diva. Elle est vêtue d’une sorte de robe-peignoir de soie amarante d’où sortent deux pauvres mains déformées par les ans, mais toujours particulièrement soignées. Elle porte une splendide émeraude, sans doute le cadeau du Maharadjah de Gopal. Sa chambre est tapissée d’affiches et de photos jaunies, une loge austère, signe que l’univers de la scène ne l’a jamais quittée.

Quel regard jetez-vous sur votre brillante carrière ?

J’ai toujours adoré les interviews, sauf celles du Tempo1. Il y a longtemps que l’on m’a oubliée. Depuis trente ans, je suis sans nouvelles de Tintin, qui écrivait régulièrement sur moi. Sans doute est-il mort. Une Française2 est venue auprès de moi pour m’observer et essayer de m’imiter dans un spectacle dont je n’ai plus entendu parler. Ma famille, mes proches, Irma, Igor3, mes amis sont maintenant disparus… Le dernier, mio caro Girasole4, un très grand Professore Dottore, m’a laissée seule, il y a déjà longtemps. Ma chère Giulietta [Giulietta Simionato] est partie il y aura bientôt cinq ans… Sola, perduta, abbandonata. [silence prolongé]  

Après avoir fait mes adieux à la scène, je me suis installée à Ischia5, C’est Rastapopoulos6 qui m’a fait entrer dans cette maison. [long soupir] Il aimait beaucoup la musique. Je l’aimais beaucoup. Il avait baptisé son yatch Shéhérazade après m’avoir écouté chanter Ravel. [silence] Les journalistes m’ont inventé de nombreuses liaisons, ça faisait partie de leur métier, mais ça contribuait aussi à ma célébrité.

(une femme de chambre, après avoir frappé, entre et dispose un bouquet dans un vase)

Ah! les roses blanches… je les ai toujours adorées. Leur parfum exquis… Le cher Tryphon (Tournesol) m’en avait créé une7. J’ai parcouru le monde, à une époque où traverser l’Atlantique relevait de l’aventure. Les tournées toujours éprouvantes m’ont conduit partout: au MET, de Calcutta à Buenos-Ayres, même à Tapiocapolis. Mais je retrouvais toujours avec bonheur ma Scala, la Monnaie ou Garnier. C’est peut-être en Syldavie et en Bordurie que j’ai connu les plus grandes émotions8. Mais, je bavarde…

Vos biographes sont extrêmement discrets sur vos années de formation. Parlez-moi de votre enfance, de vos débuts.

Mon vrai nom est Annunciata Pinguedine [rire]9. C’est mon agent qui a choisi de m’appeler Bianca Castafiore10, cela sonnait mieux, disait-il, comme Casta diva… C’est lui aussi qui m’a surnommée le rossignol milanais. Il n’y avait eu qu’un seul rossignol auparavant:  Jenny Lind, le rossignol suédois.  Mais je préférais la Pasta et la Grisi, qui ont été mes modèles. [silence]

Je suis née dans un petit village du Frioul, à Faedis, non loin de Udine et de la Slovénie. Je suis naturellement blonde, car, dans cette partie de l’Italie, on descend des Autrichiens. Mon père est mort durant la grande guerre, j’avais 3 ans.  Ma mère, une brave et courageuse paysanne qui chantait toujours, m’a élevée jusqu’à mon entrée au couvent. Le curé me faisait chanter la messe, ce qui provoquait la jalousie des garçons et la colère des paroissiens retardés. Il m’a fait entrer au couvent à Trieste. C’est là qu’en cachette, j’ai écouté un disque de Nelli Melba.  Alors, j’ai rompu mes voeux pour trouver du travail et entrer au tout nouveau conservatoire Tartini. Jeune, j’étais soprano léger. L’air des clochettes était mon premier succès, jusqu’au jour où on m’a demandé de remplacer au pied levé une Lakmé défaillante au Teatro Verdi. C’était le début.  J’ai parcouru toute l’Italie, qui comptait plus d’une centaine de salles d’opéra.  Puis j’ai conquis l’Europe avant de franchir les océans.  Je dois beaucoup à Giuseppina Cobelli11 rencontrée à la Scala alors qu’elle chantait Sieglinde :  c’est elle qui m’a ouvert aux répertoires étrangers.  C’est elle qui m’a fait acquérir cette technique qui m’a valu tant d’éloges.  C’est à elle, enfin, que je dois de n’a voir jamais enregistré: la voix est fragile, éphémère,  et « la fixer,  c’est clouer un papillon pour en faire un tableau », disait-elle fréquemment.

Quels furent vos rôles préférés ?

Rossini,  Puccini, Verdi, Gounod, Delibes ont si bien écrit pour la voix ! Si Marguerite m’a rendue célèbre, ce n’est pas tant l’air des bijoux « Aaah! Je ris de me voir si belle en ce miroir  » que je préférais. L’air du roi de Thulé est beaucoup plus beau, chargé d’émotion. A part Il Barbiere di Siviglia, on ne chantait plus beaucoup Rossini. C’est moi qui ai imposé la Gazza ladra, en chantant Lucia. Et avec quel succès: 15 rappels à la Scala. A ce propos, j’écoute assez souvent une jeune (sic) que vous connaissez peut-être, Cecilia Bartali  [la Castafiore est toujours fâchée avec les noms, pense-t-elle à Gino ?]. Excellente dans ce répertoire !  Si j’ai chanté Mimi à mes débuts, j’ai vite préféré des rôles aux graves plus amples. Ainsi Zita (Gianni Schicchi, de Puccini) où l’on m’a préférée à la créatrice (Kathleen Howard). J’ai créé de nombreux rôles, sous des pseudonymes divers, ou comme doublures de certaines consoeurs dont je tairai le nom:  Rubria (du Nerone de Boïto), Agnese (de La Fiamma, de Respighi), Amie (d’Amelio al ballo, de Menotti). Mais c’est encore Verdi qui a été le plus grand de tous. Azucena (Il Trovatore) fut mon dernier grand rôle. J’ai chanté Eboli (Don Carlos) avec autant de plaisir que Mrs Quickly (Falstaff). Je faisais souvent équipe avec Luigi Randazzo5 un merveilleux chanteur, qui refusait de chanter avec les autres…

A propos des autres, quels furent vos rapports avec Maria Callas ? et avec la Tebaldi ?

La Calogeroloulos m’a succédé sur scène comme dans le coeur de Rastapoloulos… Je ne suis pas jalouse. C’était un peu ma fille… Hélas, elle a sacrifié sa voix à sa taille, à la vie mondaine et aux intrigues. Comment a-t-elle pu passer à côté du rôle de Marguerite ? C’est la plus grande erreur de sa carrière ! Quant à Renata, c’est une autre affaire. Elle a su préserver sa voix et se préserver. Elle est morte il y a dix ans, je crois. Comme le temps passe. Je l’avais rencontrée pour la première fois quand elle chantait Mimi avec Toscanini, à la Scala. Nos rapports sont restés courtois, mais distants.

(On frappe de nouveau. Un bellâtre fringant propose des rafraîchissements. Buon giorno Flavio ! Per favore, gradirei una caraffa di Cinqueterre, e due bicchieri.)12

Chantez-vous encore ?

Comment continuer à vivre sans chanter ? La Maréchale… je travaille toujours des rôles que je ne chanterai jamais qu’ici : Emilia (de L’Affaire Makropoulos, de Janacek), Baba (du Medium, de Menotti), la Comtesse (de La Dame de Pique). C’est sans doute l’un des secrets de ma longévité. [rire]

Ecoutez-vous les jeunes chanteurs ? Chante-t-on mieux maintenant ? Quels conseils donneriez-vous à de jeunes artistes ?

Certains chanteurs me font penser à un vieux loup de mer de mes amis, avec une âme de grand enfant, mais bourru, fumeur de pipe – ce que je déteste  – le capitaine Bartock ( ! ). Placido D (nous avons à dessein protégé l’anonymat), Luciano P…  ont eu de très beaux organes, mais ils ne savaient pas toujours s’en servir (sic). Les jeunes chantent trop souvent comme le perroquet que j’avais offert à mon soupirant barbu.

On me dit qu’Anna N. a renoncé récemment à chanter Marguerite à Vienne. Ai-je une seule fois fait défaut ? C’est cela : on croit séduire par sa minceur, et c’est la voix que l’on réduit à un filet. Chanter, c’est s’adresser à l’oreille et au coeur, les séduire, leur faire violence, les implorer. Ce n’est pas minauder dans un micro devant une caméra. La puissance se fait rare.

Les jeunes se moquent des anciens, les caricaturent. Ils savent tout, n’est-ce pas ? Ils en savent beaucoup plus que nous ! Ils ne nous fréquentent que pour prétendre ensuite avoir été l’élève de tel ou de tel. Ce n’est pas en une semaine de masterclasses que l’on forge une  voix. Tout va trop vite… J’ai encore à apprendre.

Et les metteurs en scène ?

Indecenti, pazzi, incolti, traditori ! [indécents, fous, incultes, traitres]. Ils ont oublié la tradition et,  « traduttore, traditore »,  ils trahissent les ouvrages. Même en Italie, il est devenu impossible de voir un opéra qui respecte les intentions du compositeur et le travail des artistes. J’ai cessé de chanter quand un metteur en scène m’a fait une réflexion désobligeante sur mon tour de taille. N’importe quoi… la décadence !

(La porte s’entrouvre. Un minuscule caniche noir se faufile et frétille devant le fauteuil, en quête d’une place et de caresses.)

Je vous présente Enzo, ce doit être le cinquième ou le sixième, je ne sais plus… Mais c’est toujours le même amour.

 

(1) Ils avaient osé écrire qu’elle pesait près de 100 kg ! (Les bijoux de la Castafiore)
(2) Michèle Lagrange incarna la Castafiore dans le spectacle de Numa Sadoul donné au Grand-Théâtre de Bordeaux en avril 2000
(3) Irma, la fidèle femme de chambre, suspectée à tort du vol des bijoux; Igor Wagner, accompagnateur de la Castafiore durant toute sa carrière
(4) Le professeur Tournesol
(5) Alph-Art
(6) alias le marquis de Gorgonzola (Coke en stock)
(7) Les bijoux de la Castafiore
(8) Le sceptre d’Ottokar, L’Affaire Tournesol
(9) Annunciata Pinguedine, littéralement « embonboint annoncé »
(10) littéralement « Blanche chaste fleur»
(11) 1898-1948
(12) Le Cinqueterre est un vin blanc du Frioul. Celui qu’elle appelle Flavio ressemble étrangement à un certain Sylvio B.,  homme politique déchu, condamné à effectuer une peine de substitution, de service aux personnes âgées. Simple ressemblance ?
(13) Les 7 boules de cristal, p. 11, cases 1-2
 
 

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